Le Liban face au Covid-19 : comment construire un nouveau pacte républicain ?

Comment sortir la tête haute de 2020, « annus horribilis pour le Liban » ?

La pandémie du Covid-19 a créé une situation de désordre et d’incertitude dans tous les pays du monde, tant la crise a été profonde et inattendue. Tous les gouvernements ont réagi rapidement, en mettant en place des programmes, plus ou moins adaptés, afin, d’une part, d’arrêter la propagation du virus et, d’autre part, de soutenir l’économie. Le Liban ne fait pas exception à cette règle.

Il existe plusieurs raisons de s’intéresser à ce pays, mais il y en a une qui l’emporte sur toutes les autres. Les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes, de l’Occident ; de leur rencontre est né le Liban, un pays multiculturel par excellence, un modèle éloquent de coexistence harmonieuse et de profusion. C’est sur cet idéal que les pères fondateurs ont imaginé et pensé ce pays. Ceci qui exige que chacun assume son appartenance et celle des autres.

De l’abîme nait l’espérance

Aujourd’hui, ce rêve qui mobilisa tant d’hommes et de femmes et éleva leur esprit, a perdu définitivement son attrait. Le triomphe du clanisme confessionnel, la rupture des chainons de la mémoire nationale et les travers du capitalisme ont engendré la ruine d’un modèle si prometteur et un déchainement infâme des inégalités et de souffrance. Depuis l’indépendance de ce pays, peu de dirigeants ont fait montre d’un sens aigu de l’État. La plupart n’ont eu de cesse de soutenir les intérêts de leur clan.

Pour assoir leur pouvoir, ils n’ont pas hésité à nouer des alliances hors des frontières : certaines avec des Américains, d’autres avec des Français ou des Saoudiens, des Russes, des Iraniens, des Israéliens… Tous prétextant qu’ils se sentaient en minorité. Il est évident que toutes les communautés, même les plus nombreuses, sont minoritaires ; toutes ont été, un jour ou l’autre, victimes d’injustice et d’intolérance. Est-ce une raison de vendre son âme au diable ?

Cette recherche éperdue d’intérêts, basée sur des considérations claniques ou confessionnelles, et non sur les compétences, a engendré une situation politique insoutenable, un désordre économique intolérable et une fragilité sociale insupportable. La révolution d’octobre 2019 est née sur les ruines d’un système cacochyme. A la crise politique, économique et sociale qui gangrène le Liban depuis des années, s’en est ajoutée une autre, sanitaire cette fois, qui ne fait qu’amplifier les inégalités, déjà abyssales. Mais une telle crise, par son ampleur et sa virulence, a ce pouvoir exceptionnel de déshabiller les représentants politiques. Ce qui met à mal tout un système, intrinsèquement fragile. Ce constat peut paraître pessimiste, mais il ne faut jamais oublier que de l’abîme nait l’espérance.

2020, annus horribilis

Le FMI table sur un décrochage de la croissance libanaise de 11 % pour l’année 2020, alors que le gouvernement libanais prévoit une baisse de 13 %. Cet arrêt brutal d’une croissance économique à la base titubante va engendrer une situation dramatique, surtout pour les personnes les plus vulnérables. Quelques indicateurs peuvent nous aider à nous en faire une idée. Le Liban est par exemple en cessation de paiement, pour la première fois de son histoire, avec un ratio de la dette atteignant 170 % ; la livre libanaise a continué de chuter, perdant plus de la moitié de sa valeur par rapport au dollar, propulsant l’inflation à plus de 50 % en 2020 ; le taux de chômage est estimé à environ 20 %, celui des jeunes à 37 % ; aujourd’hui, la Banque mondiale prévoit qu’environ 45 % de la population libanaise vivra dans la pauvreté et 22 % dans l’extrême pauvreté, en raison de la pandémie. On a du mal à croire que l’on parle du pays du Levant, de ce que d’aucuns appelaient, il n’y a pas si longtemps, « la Suisse du Moyen-Orient »…

Dans ce contexte, l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août dernier, qui a causé la mort de plus de 200 personnes et laissé des milliers de personnes sans abri, n’a fait qu’aggraver la situation. Sans parler des dommages économiques (notamment des perturbations des exportations, de la chaîne d’approvisionnement…) estimés à des milliards de dollars. Avant l’explosion, et en réponse à la propagation du Covid-19, le Liban avait verrouillé ses frontières, comme d’autres pays, entre mi-mars et mi-mai, et imposé des restrictions de voyage. Ces mesures restrictives ont provoqué un ralentissement significatif de l’activité économique, exacerbé, donc, par l’explosion. 2020, annus horribilis pour le Liban.

Mais il ne faut pas se leurrer, cela fait bien longtemps que le modèle libanais est « insoutenable ». Croissance molle, productivité faible, économie peu diversifiée : tant de maux que les observateurs n’ont cessé de dénoncer, sans succès, depuis les années 1990. La situation actuelle n’est que la conséquence de tant d’années de négligence et de voracité d’une classe politique corrompue et court-termiste.

Chaque citoyen doit pouvoir opiner librement

Pour sortir de cette situation inextricable, nos propositions sont de trois ordres. Le premier concerne la prise en main des aspects économiques. Il faut mettre en place, sans plus tarder, des réformes structurelles (politique de change, ciblage d’inflation, répartition des marchés publics, lutte contre la corruption…). Ces dernières doivent être accompagnées, simultanément, de réformes sociales. D’où le second volet de nos recommandations. Étant donné le nombre critique de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté, il est impensable d’imposer des réformes économiques douloureuses sans les accompagner par des aides directes aux plus démunis.

Cependant, toutes ces initiatives, pour importantes et indispensables qu’elles soient, ne peuvent être soutenables sans endiguer le cancer qui ronge ce pays, à savoir la séparation clanique du pouvoir. C’est le troisième volet de nos préconisations, mais c’est le plus emblématique – la mère des batailles. L’État est de plus en plus grignoté par toute sorte de féodalité. Il s’est déchargé de ses prérogatives à exercer la souveraineté nationale, de sa capacité à lire le droit et de son rôle à fixer les normes sur une multitude incontrôlée d’autorités indépendantes. Il est temps de changer radicalement de système politique.

Les responsabilités doivent être attribuées, non pas en fonction de l’appartenance clanique, mais de la compétence. Il faut construire un nouveau pacte républicain laïc et lutter contre le désarmement de la puissance publique face à la montée des puissances privées, tirant à hue et à dia. Le général De Gaulle, premier président de la Vème République française, disait, dans un contexte différent : « c’est l’État qui fait la France et son absence qui la défait ». Il est plus que nécessaire que la puissance publique joue pleinement son rôle, et qu’elle soit capable de fixer le cap et décréter des obligations. Les mêmes pour tous.

Ceci étant dit, ne nous méprenons pas sur l’objectif ; le retour en force de l’autorité centrale ne veut pas dire qu’il faut chercher à neutraliser la société, en la nettoyant de toute trace d’appartenance. Chaque citoyen doit pouvoir opiner librement et trouver sa place dans la société, au-delà du genre, au-delà la culture, au-delà des confessions.

Cette crise est peut-être l’occasion d’ouvrir nos yeux sur les travers de notre mode de vie (le « nous » est utilisé, ici, pour désigner les citoyens du monde, car ces problèmes sont récurrents dans un grand nombre de pays). Alors que nous pensions que la réussite, la frénésie et la vitesse étaient les seules voies du salut, nous pensions qu’elles étaient irrévocables, nous nous rendons compte qu’il existe d’autres voies, d’autres possibilités, d’autres clairières. Que l’irrévocable n’est pas inéluctable, que l’Etat, le politique, tout cela est porteur de sens.

Lire aussi : Du Maghreb au Liban : l’heure des sociétés civiles ?

Jamal Bouoiyour

Amal Miftah chercheuse en économie associée à l’ESC Pau et à DIAL/IRD-Université de Paris-Dauphine

Refk Selmi professeure d’économie à l’ESC Pau

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