En Guinée, une présidentielle entachée de soupçons (2/3)

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17.02.2021

Pour lire la première partie de notre dossier consacré à l’élection présidentielle en Guinée, retrouvez l’article “Guinée : Alpha Condé, chronique d’un espoir avorté

C’est en octobre 2020 que se déroule le scrutin présidentiel, dans un climat tendu, où une large partie de la population gronde contre la perspective d’un troisième mandat du président Alpha Condé. Critiqué, le scrutin donne finalement Alpha Condé vainqueur au premier tour, malgré les appels de l’opposition, qui évoque une « mascarade électorale ». Deuxième épisode de notre série sur le drame guinéen.

 

Une dangereuse rhétorique ethniciste

 

En Guinée, les meetings électoraux s’enchaînent et les coups pleuvent. Le climat électoral reste, quant à lui, très orageux. La campagne prend une tournure inquiétante quand Alpha Condé se positionne sur les questions ethniques. Un jeu dangereux dont les conséquences peuvent parfois être particulièrement macabres. Le souvenir de la première guerre civile ivoirienne, où le concept d’ivoirité avait crispé les tensions, n’est pas si éloigné. Ni celui de la Centrafrique, plutôt tourné sur les divisions religieuses. Ni même, plus lointain, mais bien plus traumatisant, celui du Rwanda. En dressant les Malinkés contre les Peuls, Alpha Condé pose les prémices d’un potentiel désastre.

Le mercredi 23 septembre, Alpha Condé donne à sa campagne une tournure profondément belliqueuse. En s’adressant en malinké à ses partisans de Siguiri, l’un de ses fiefs électoraux, il explique que « cette élection n’est pas seulement une élection, c’est comme si nous étions en guerre ». Une rhétorique déjà utilisée quelques jours auparavant, quand il avait expliqué que « si vous votez pour un candidat malinké qui n’est pas du RPG, c’est comme si vous votiez pour Cellou Dalein Diallo (NDLR Son principal opposant) ».

« Cette élection n’est pas seulement une élection, c’est comme si nous étions en guerre » (Alpha Condé)

De leur côté, les ONG et les mouvements d’opposition craignent qu’aux violences électorales qui ensanglantent déjà le pays, s’ajoutent des troubles ethniques. Deux hautes représentantes des Nations-Unies, Michelle Bachelet et Pramila Pratten, s’étaient, le 7 octobre 2020, émues de ce qu’elles considéraient comme « une rhétorique aussi dangereuse de la part des responsables politiques ».

 

Les élections, la liesse et la violence

 

L’élection se tient finalement le 18 octobre en Guinée. Dans un calme relatif. Douze candidats bataillent pour une élection, dont les deux favoris sont Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo. Opposition qui, au fond, sait que les dés sont pipés d’avance. Cellou Dalein Diallo proclame sa victoire le 18 octobre, au soir du premier tour de l’élection, en se fondant sur une étude réalisée en sortie d’urnes par un cabinet de comptage indépendant.

Un pari osé, immédiatement condamné par la CENI et le RPG. Pourtant, les soutiens de l’opposition exultent et, l’espace de quelques jours, semblent croire en la victoire. Dans les rues de Conakry, la foule s’empare des principales artères de la ville, comme en témoigne cette vidéo prise par un internaute.

Déjà, des soupçons de fraude pèsent sur l’élection. Et elles viennent directement de la CENI, pourtant parfois accusée d’être inféodée au parti au pouvoir. Sur les 17 commissaires, 4 ont publié un rapport pour alerter sur « les graves anomalies dans l’organisation de l’élection présidentielle du 18 octobre ». Et elles sont nombreuses. Dans certains bureaux de vote, deux représentants du RPG auraient été présents, alors que la réglementation n’en impose qu’un seul. Un vote massif de militaires par dérogation ou encore le transport d’urnes vers des destinations inconnues par l’USSEL, une unité militaire spécialisée dans la sécurisation du processus électoral, ont aussi été constatés. Sans compter, ponctuellement, l’absence de remise de PV au parti vainqueur du bureau de vote.

Pire encore, les régions jugées acquises au RPG ont connu des taux de participation qui feraient jalouser les démocraties occidentales. En Haute-Guinée, le taux de participation est de 99 % à Siguiri et de 99,98 % à Kouroussa. À Faranah, il atteint même … 100,14 %. Des chiffres surréalistes. D’autant que selon le rapport, le taux de participation est, dans ces régions, près de 25 points plus élevé que dans les autres, où il se limite à 75 %. Mais, le 24 octobre, le glas sonne et la CENI proclame Alpha Condé vainqueur au premier tour, avec 59,49 % des voix, loin devant Cellou Dalein Diallo, qui n’obtient que 33,5 %.

 

Après l’élection, un bain de violence

 

Rapidement, la liesse laisse place à la violence. Entre le 18 et le 27 octobre, au moins 21 personnes trouvent la mort dans le cadre des manifestations postélectorales. À la date du 3 novembre, l’opposition donne le chiffre de 46 décès. Le discours officiel, porté par le gouvernement qui tente de minimiser la gravité de la situation, se heurte aux témoignages des opposants et aux enquêtes menées, sur place, par les ONG. Si le directeur général de la police nationale affirme que ses forces ne sont, pour le maintien de l’ordre, pas équipées avec des armes létales, Amnesty confirme l’utilisation d’armes de guerre, « de fabrication chinoise », et de modèle AK/MPAK. L’utilisation d’armes non-létales est d’autant plus improbable que la militarisation du maintien de l’ordre, en Guinée, n’a jamais été cachée par les pouvoirs publics. Une loi votée en 2015 autorise la mobilisation de l’armée à des fins de sécurisation des manifestations. « Un permis de tuer » selon Survie, une association de défense des droits de l’Homme. Dès le jeudi 22 octobre, l’armée a été réquisitionnée et, notamment, le Bataillon de Sécurité Présidentielle (BSP), une unité « béret rouge » à l’allure prétorienne.

« 167 personnes – dont 17 mineurs – sont incarcérées à la maison d’arrêt centrale de Coronthie dans des conditions inhumaines et dégradantes » (opposition)

Les semaines qui ont suivi l’élection présidentielle ont été particulièrement violentes. « On dénombre entre 350 et 400 et personnes arbitrairement arrêtées et détenues à travers le pays » pour leur opposition au troisième mandat explique l’opposition, qui précise que pour la seule capitale Conakry, « 167 personnes dont 17 mineurs sont incarcérées à la maison d’arrêt centrale de Coronthie dans des conditions inhumaines et dégradantes ».

L’opposition évoque des arrestations illégales, au mépris des droits les plus élémentaires de la procédure pénale, avec des « personnes arrêtées nuitamment sans mandat de perquisition ». Selon Amnesty International, 4 personnes sont, à ce jour, mortes en détention. « Toutes issues des rangs de l’UFDG », précise l’opposition. « Manifester est un droit constitutionnel et tuer un manifestant est un crime imprescriptible », s’indigne un membre de l’opposition.

« On voit très bien qu’il y a plutôt un mécanisme de répression plus fort que précédemment depuis l’élection » explique le député français Sébastien Nadot. Notamment envers les figures les plus influentes de l’opposition. Le domicile de Cellou Dalein Diallo, chef de file de l’UDFG, est, à partir du 20 octobre, encerclé par la gendarmerie, qui interdit toute sortie et toute entrée. Des mesures qui visent aussi les bâtiments des partis d’opposition et plusieurs de ses cadres. « Les bâtiments abritant les bureaux et le siège du parti ont été fermés, 51 citoyens ont perdu la vie et 350 autres ont été arrêtés et séquestrés, dont plusieurs membres de la haute Direction de l’UFDG » dénonce l’opposition.

Les personnes incarcérées sont en effet « essentiellement des prisonniers politiques issus des rangs de l’UFDG, du FNDC et de l’ANAD ». Parmi eux, un franco-guinéen, à qui Jean-Yves le Drian a annoncé accorder la protection consulaire.

 

Alpha Condé tente la réconciliation

 

Alors que les critiques grondent, Alpha Condé tente malgré tout d’adoucir la situation. Le mardi 15 décembre, au moment d’un discours d’investiture à très haut risque, il réaffirme son « engagement (à) continuer à œuvrer pour tous dans l’objectif de consigner l’unité nationale et la cohésion sociale ». « Mais on ne peut pas avoir prétendre à la réconciliation et dans le même temps envoyer des opposants en prison sans jugement », s’indigne Sébastien Nadot. En revanche, quelques signes d’apaisement semblent se dessiner. Le 27 janvier, « un cadre permanent de dialogue politique et social » est proclamé par décret par le gouvernement. Autour du Premier ministre, il a vocation à rassembler les partis pour discuter sereinement des sujets d’intérêt national.

« On ne sait pas exactement quelles sont les arrière-pensées de M. Condé » (Thomas Rudigoz)

La conséquence de la pression internationale ? Peut-être, selon le député français Thomas Rudigoz, qui pense que « cette disposition du président guinéen est liée aux fortes pressions de la France et de l’UE sur le gouvernement ». Il souhaite cependant rester prudent « car on ne sait pas exactement quelles sont les arrière-pensées de M. Condé ». Du côté des parlementaires français, on demande avant tout la libération des opposants. Il est nécessaire de « ramener la sérénité dans le pays, de ramener le calme politique, de libérer les opposants qui sont actuellement arrêtés sur la base de motifs non fondés ou inventés et de refaire une concertation assez large », explique ainsi Bruno Fuchs.

« Alpha Condé a organisé un référendum et un changement de constitution uniquement pour garder le pouvoir » (Emmanuel Macron)

Contrairement à Alassane Ouattara, président ivoirien à qui Emmanuel Macron a immédiatement adressé ses félicitations, la France se fait plus réservée sur le cas Alpha Condé. Le 20 novembre 2020, dans Jeune Afrique, Emmanuel Macron se laisse même aller à une petite pique, affirmant qu’il a « organisé un référendum et un changement de constitution uniquement pour garder le pouvoir ». La France finira par acter l’élection d’Alpha Condé par une lettre dont le ton, froid et distant, tranche avec les chaleureuses félicitations accordées à Alassane Ouattara, pourtant lui aussi à l’origine d’une réforme constitutionnelle. Emmanuel Macron lui adresse, le 30 novembre dernier, ses simples « vœux de succès ». Une formule révélatrice du jeu d’équilibriste dans lequel se trouve la France.

Pour retrouver la troisième partie, suivez le lien vers l’article : En Guinée, la communauté internationale s’interroge.

 

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