En Syrie, « les démocrates ont perdu la bataille de l’opinion »

Pour l’historienne Marie Peltier, Damas a eu l’intelligence de séduire « les obsessions du débat public occidental ».

Alors que la région d’Idlib (nord-ouest), aux mains des djihadistes d’Hayat Tahrir al-Cham (HTS, anciennement Front al-Nosra), ex-branche syrienne d’Al-Qaïda, est pilonnée par le régime de Damas et son allié russe, les pays occidentaux qui sont intervenus en Syrie semblent ne pas très bien savoir comment réagir. Mis à part quelques prises de parole lointaines, pour dénoncer « la situation humanitaire […] critique » et demander « l’arrêt des violences », comme l’a notamment fait Emmanuel Macron, le président français, rien de vraiment concret. Et déjà, les termes « ultime bataille », « dernier bastion djihadiste », ou encore « reconstruction » fleurissent à nouveau dans les médias. Etouffant les sujets plus originels, moins immédiats, intéressant la lutte des citoyens syriens pour la démocratie et la liberté entreprise dès 2011.

Pour l’historienne et spécialiste de la Syrie Marie Peltier, cette « absence médiatique » est en partie due à la vaste campagne de désinformation entreprise par Damas, à la « falsification des faits » de la part d’un régime qui n’hésite pas à reprendre « la dynamique de la ‘‘posture alternative’’ ». Et dont le leader, Bachar al-Assad, répète à l’envi que « c’est moi ou le chaos ». Une « formule qui s’est ancrée de manière très particulière au sein des opinions publiques occidentales », écrit-elle dans son dernier ouvrage, Obsession. Dans les coulisses du récit complotiste (Editions Inculte, 2018, 136 pages). Entretien.

Le 12 mai dernier, vous écriviez sur Twitter que « la propagande de Damas a rallié tout le monde » et qu’ « il n’y a même plus de débat ». Comment expliquer la facilité avec laquelle cette « propagande » syrienne a réussi à s’infiltrer dans l’opinion publique occidentale ?

Damas a eu l’intelligence, dès le début du conflit, d’offrir un récit des événements qui épouse, en quelque sorte, les obsessions du débat public occidental – et en particulier européen. La propagande de Bachar al-Assad activant en permanence deux boutons sémantiques. A la fois le récit civilisationnel, puisqu’il s’est toujours présenté comme le garant de l’ordre face au terrorisme et aux groupes de barbares sanguinaires – évidemment, dans l’ère post-11-Septembre dans laquelle nous sommes plongés, c’est un récit qui fait mouche. Et le récit anti-système, également nourri d’anti-impérialisme occidental.

Le président syrien s’est ainsi toujours présenté comme la victime d’un complot ourdi par l’Occident et les Etats-Unis, en particulier. Une obsession contemporaine très présente dans notre société. Car la posture anti-système, c’est-à-dire le rejet de ce qui est perçu comme le discours officiel, est très présent. Tout comme le réveil de l’oppression occidentale. De nombreux groupes culturels et idéologiques de notre société ont donc été séduits par ce personnage, qui se présentait non seulement comme une sorte de résistance face à l’empire, mais également comme la victime des mensonges du pouvoir occidental.

Il a beaucoup joué là-dessus et, par conséquent, inversé la logique de propagande. A savoir : accuser l’Occident de falsifier la réalité afin de crédibiliser ses propos. Le régime de Damas a ainsi repris la dynamique de la « posture alternative » : « J’offre le récit alternatif puisque les médias et les politiques occidentaux vous mentent ».

Des événements en particulier ont-ils marqué cette infiltration de la propagande syrienne dans l’esprit occidental ?

Quand j’affirme que la propagande de Damas a rallié tout le monde, tout cela a bien évidemment été évolutif. Il y a eu 3 grandes étapes : la Ghouta orientale, en 2013, et l’intervention avortée des Etats-Unis après la reculade de Barack Obama. Fruit, quelque part, d’une vaste opération de désinformation de la part de Damas, qui a énormément distillé de doutes sur l’existence même des attaques chimiques. Puis la chute d’Alep en 2016, évidemment, un moment où le régime et ses alliés russes et iraniens ont mis énormément d’énergie à falsifier les événements, afin de faire croire qu’ils ne faisaient que reprendre leur territoire, déniant ainsi l’existence de massacres et de répressions. Et enfin Idlib en ce moment. Si l’on pouvait encore parler de la Syrie à l’opinion publique occidentale en 2013 et en 2016, on voit bien que le silence est devenu presque complet aujourd’hui.

Y a-t-il des « preuves » de cette entreprise de désinformation ?

Les mensonges de Damas et du Kremlin sur les faits, notamment en 2016 à Alep, sont constants. Je peux citer le cas d’Omrane, le petit garçon blessé après un bombardement du régime et ses alliés à Alep. Ces derniers avaient réussi à faire circuler assez largement, non seulement sur les réseaux sociaux mais également dans nos médias, le fait qu’Omrane était en réalité un enfant vivant en zone tenue par le régime et qu’il avait été victime d’une attaque des rebelles. C’est un exemple qui illustre bien le retournement constant des rapports de force et d’oppression, ainsi que la falsification des faits en permanence.

Que pensez-vous des réseaux sociaux, qui d’un côté permettent à des mouvements de protestation, comme les « printemps arabes », d’exister, mais de l’autre catalysent les récits propagandistes ?

Je suis devenue très partagée sur cette question. Les réseaux sociaux ont effectivement été un instrument de liberté au moment des « printemps arabes » et, plus généralement, dans les pays tenus par des pouvoirs autoritaires. Car le net, lorsqu’il n’est pas contrôlé, est un moyen d’émancipation citoyenne face à des logiques pouvoirs autoritaires. Aujourd’hui, en revanche, on se heurte à une limite, puisque ces pouvoirs autoritaires ont énormément investi le Web et son format ; ils ont pris énormément d’avance sur les démocraties à cet égard, en termes d’investissements sur les réseaux sociaux. Les premiers à avoir eu recours à ces petites vidéos de 3 ou 4 minutes qu’utilisent aujourd’hui tous les médias pour expliquer un point d’actualité précis sont les acteurs de propagande. L’extrême droite, le Kremlin, les conspirationnistes en tête.

Ces acteurs, pro-régimes autoritaires, ont compris avant nous le champ d’action que représentait Internet. Les acteurs démocratiques commencent à investir massivement le terrain et rattrapent leur retard, mais la confusion s’est généralisée ; il existe tellement de récits et contre-récits cohabitant qu’il est devenu excessivement difficile de s’y retrouver. La Syrie n’est pas le seul exemple. Un sujet comme le réchauffement climatique voit de nombreux discours anti-science émerger, gagner beaucoup de terrain.

L’esprit des manifestations des débuts, en 2011, pour la démocratie, a-t-il d’ores et déjà perdu, vu la place de la propagande syrienne dans l’opinion occidentale ?

La bataille de l’opinion, évidemment, nous l’avons perdue. Je dis « nous », car ce sont les démocrates qui l’ont perdue. C’est un « nous » collectif puisqu’il s’agit de la défense de la démocratie. Donc oui, évidemment, la situation est assez décourageante. Mais cela dit, pour apporter une touche d’espoir, pour ceux qui les ont entendus, ces manifestants et démocrates syriens sont à un certain égard, et je le dis sincèrement, nos éclaireurs, dans la mesure où l’Europe fait face, aujourd’hui, à la montée des fascisme et populismes. Or les Syriens ont déjà combattu ces mouvances politiques, et nous aurons forcément besoin de leur expertise afin de résister à un régime autoritaire. Si l’on regard sur le long court, je pense qu’ils n’ont pas dit leur dernier mot. Malheureusement, nous n’en prendrons conscience que bien plus tard, dans 3 ou 4 générations.

Vous regrettez que la question syrienne soit globalement absente de la campagne des élections européennes, qui se tiendront le 26 mai prochain. Pensez-vous que l’Union européenne puisse se saisir du sujet ?

Non, malheureusement elle ne le fera pas. Nous sommes face à la montée de pouvoirs inquiétants, comme la Russie de Vladimir Poutine et toute son influence à travers le monde, ou Donald Trump aux Etats-Unis, qui restent malgré tout une démocratie. L’Union européenne devrait prendre toute sa place, en termes de diplomatie, dans les conflits étrangers. Malheureusement les nationalismes ont gagné beaucoup de terrain en Europe. Or, comment avoir une vision commune à l’international si l’on est toujours dans une logique de nationalisme étatique et que chacun veut mener sa politique de son côté ?

L’autre raison pour laquelle Bruxelles ne devrait pas s’emparer de sitôt de la question syrienne est que toute cette propagande pro-régime autoritaire se retrouve également en Europe. Etant donné qu’il n’y a pas de volonté citoyenne pour que l’Union européenne tente de résoudre les conflits à l’étranger, il n’y aura pas de volonté politique non plus. Car les politiques demeurent le reflet des citoyens, ils ne font pas les choses dans leur seul intérêt ; ils ne sont que le miroir des opinions publiques.

Pourquoi est-ce une bonne chose, selon vous, que la coalition internationale appuie le travail des associations de familles de victimes de l’Etat islamique, qui tentent de faire la lumière sur les crimes commis par les djihadistes ?

Il faut bien prendre conscience que si la victoire militaire et territoriale sur l’Etat islamique est quasiment acquise, il convient de ne pas oublier que Daech a commis des crimes non seulement contre les Européens mais aussi à l’égard des citoyens syriens comme irakiens. Plusieurs centaines d’entre eux étaient des opposants au régime Assad et des militants pro-démocratie, raison pour laquelle les djihadistes, qui les percevaient comme une menace, les ont enlevés. L’une des plus grosses vagues d’enlèvements ayant eu lieu en 2013.

Aujourd’hui, nous n’avons plus aucune nouvelle d’eux. Et cela doit nous interroger : si l’on intervient pour mettre fin à Daech, il faut aller jusqu’au bout de notre logique et faire en sorte que tous les crimes soient jugés. Beaucoup de familles syriennes recherchent actuellement leurs proches. Or de nombreux responsables de Daech ont été capturés ; nous avons le devoir, éthique et politique, d’aller chercher les informations sur le sort de ces gens.

Est-ce également un moyen de contrecarrer la propagande syrienne, qui a tendance à dire que le temps de la « reconstruction » est venu, qu’il n’y a plus d’opposition ?

Oui, tout à fait, c’est refuser cette idée que, maintenant, tous les problèmes sont résolus. Tout d’abord, la guerre n’est pas finie. Et, effectivement, tant que la lumière ne sera pas faite sur tous les événements, tant qu’il n’y aura pas de justice, il n’y aura pas de paix. Car ce sont les germes des violences de demain que nous plantons si nous ne faisons rien. C’est un enseignement que nous pouvons tirer de tous les conflits. Avant d’évoquer la « reconstruction », il y a une nécessité de réparation et de vérité. Ce n’est pas une tâche inatteignable que de se donner les moyens d’aider les familles syriennes dont un proche a été enlevé et de rétablir la vérité.

 

Propos recueillis par Stanislas Tain

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