Tabac : le scandale des cigarettes suisses vendues au Maghreb et en Afrique subsaharienne

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18.03.2019

Plus fortes et plus addictives que celles vendues en Europe, les cigarettes suisses tuent bien plus vite au Maghreb et en Afrique subsaharienne.

La santé des Africains est-elle moins importante que celle des Européens  pour l’industrie du tabac suisse ? Selon les résultats de l’enquête « Les cigarettiers suisses font un tabac en Afrique », réalisée par la journaliste indépendante Marie Maurisse et lauréate du prix d’investigation de l’ONG Public Eye, les fabricants helvétiques ne produisent pas les mêmes types de cigarettes suivant que celles-ci sont destinées au marché européen ou africain.

Selon la règlementation en vigueur, une cigarette vendue sur le marché suisse ou européen peut contenir jusqu’à 10 mg de goudron, 1 mg de nicotine et 10 mg de monoxyde de carbone. Une norme scrupuleusement respectée sur les cigarettes destinées au marché européen mais inexplicablement oubliée à l’export.

En effet, selon l’enquête de la journaliste indépendante, les cigarettes fabriquées en Suisse et vendues au Maroc peuvent contenir jusqu’à 16,31 mg de goudron, 1,41 mg de nicotine et 10,65 mg de monoxyde de carbone. « Les résultats sont clairs : les cigarettes fabriquées sur sol helvétique et vendues au Maroc sont bien plus fortes, plus addictives et plus toxiques que celles que l’on trouve en Suisse ou en France », dénonce Marie Maurisse.

Or, l’affaire n’est pas mince. Bien que « très secrète », l’industrie du tabac suisse se porte à merveille. « Les recettes d’exportation générées par les produits du tabac en 2016, soit 561 millions de francs, sont comparables à celles des principales denrées suisses exportées, comme le fromage (578 millions de francs) ou le chocolat (785 millions de francs) », révèle une étude de KPMG citée par la journaliste indépendante.

Marchés maghrébins et africains: l’aubaine

Philip Morris International (Marlboro, Chesterfield, L&M, etc.), British American Tobacco (Pall Mall, Lucky Strike, Vogue, Dunhill, etc.) et Japan Tobacco International (Winston, Camel, Natural American Spirit, etc.) sont bien établis dans la place financière suisse. Les trois géants ont contribué à la fabrication de 34,6 milliards de cigarettes en 2016, soit près de deux milliards de paquets. Parmi eux, seuls 25 % étaient destinés au marché intérieur, le reste étant exporté, principalement au Japon, au Maroc et en Afrique du Sud.

Car malgré ces bons chiffres, les cigarettiers sont confrontés à une importante baisse des ventes en Europe. Rien qu’en Suisse, les campagnes de prévention et l’augmentation des prix ont fait reculer de 38 % les ventes de tabac sur vingt ans.

Soit exactement le contraire de ce qui se passe en Afrique. Si l’American Cancer Society estime à 52 % l’augmentation de la consommation de tabac en Afrique subsaharienne entre 1980 et 2016, l’OMS table quant à elle sur une progression de 27 % entre 2015 et 2025 sur l’ensemble du continent.

Une aubaine pour les cigarettiers, qui en profitent pour mener des politiques commerciales très agressives et qui osent même empêcher les États de prendre des mesures de prévention du tabagisme, comme l’a démontré The Guardian. Selon une enquête publiée par le quotidien britannique en juillet 2017, « British American Tobacco (BAT) et d’autres multinationales du tabac ont menacé les gouvernements d’au moins huit pays d’Afrique en exigeant qu’ils suppriment ou diluent le genre de protections qui ont sauvé des millions de vies en Occident ». 

Néocolonialisme

L’industrie tente par exemple de faire remplacer le dispositif de traçabilité adopté par le Maroc en 2010 (le SAMID, Système automatisé de marquage intégré en douane) par son propre système, baptisée Codentify. Ce dernier a été développé et breveté en 2005 par Philip Morris International, qui en a cédé la licence à British American Tobacco, Imperial Tobacco Group et Japan Tobacco International en 2010. Malgré les recommandations de l’OMS, qui insiste sur la nécessaire indépendance des outils de traçabilité, le dispositif a déjà été adopté par la Côte d’Ivoire, le Tchad et le Burkina Faso.

Ainsi, tandis qu’ils s’évertuent à dénoncer les effets néfastes du tabac dans les pays riches, les industriels compensent la chute des ventes en manipulant les pays pauvres, qui « n’ont pas les moyens de mettre en place des politiques de santé proactives », comme le rappelle Marie Maurisse. Mais cela ne serait pas possible sans la complicité active ou passive des États européens. Comme le dénonce l’ONG Public Eye, les cigarettes produites au sein de la Confédération helvétique à destination du marché africain sont « très peu contrôlées ». Résultat : les nombreux consommateurs qui fument suisse le font en pensant que les cigarettes sont de meilleure qualité et moins nuisible pour leur santé. Ils oublient qu’ils sont nés du mauvais côté de la Méditerranée.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un néocolonialisme éhonté utilisant des méthodes d’influence et de domination en faveur des pays riches et de leurs entreprises au détriment, évidemment, de la santé et de la vie des plus vulnérables.