L’Arabie saoudite se prépare à rouvrir ses salles de cinéma

Selon le ministère de la Culture, l’industrie du cinéma peut rapporter jusqu’à 24 milliards de dollars au royaume.

Après plus de trois décennies sans projections, l’Arabie saoudite va officialiser la réouverture des salles obscures dans le royaume. Mercredi, à Riyad, le film Black Panther doit être diffusé dans un nouveau cinéma du quartier financier Roi Abdallah, avant que d’autres salles n’ouvrent au mois de mai prochain. « Ce sera la première projection d’une série de tests, auxquels participeront des spécialistes de l’industrie, qui seront organisés […] pour les derniers préparatifs en vue de l’ouverture du cinéma au grand public » a indiqué pour l’occasion le Centre de communication internationale du ministère saoudien de la Culture et de l’Information.

Si le dernier né de la firme Marvel n’avait sans doute pas besoin du box-office saoudien – le film a fait un carton aux Etats-Unis, où il a réalisé le 5ème meilleur démarrage de tous les temps -, il signe en tout cas l’arrivée – ou, plutôt, le retour – d’un acteur potentiellement important sur la scène de l’industrie cinématographique mondiale. Avant ce jour, les exploitants ont effectivement longtemps considéré le royaume wahhabite comme le dernier marché de masse encore inexploité au Moyen-Orient, avec plus de 30 millions d’habitants – dont la moitié a moins de 30 ans. La plupart d’entre eux traversaient la frontière pour se rendre dans les salles à Dubaï ou au Bahreïn.

Musique électronique

Une absurdité – économique surtout – révolue. En décembre dernier, le ministère saoudien de la Culture et de l’Information avait ainsi annoncé que le royaume autoriserait les cinémas commerciaux à partir de début 2018. Et ceci après plus de 35 ans de disette. Preuve que la nouvelle avait été bien reçue, le compte Twitter de l’Autorité générale saoudienne des médias audiovisuels dédié au cinéma avait enregistré plus de 40 000 demandes d’ajout, quelques heures seulement après son lancement, le 21 décembre. Et son premier tweet, « We’re back » (« Nous sommes de retour »), en anglais dans le texte, en disait alors long sur l’importance de l’événement.

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Car la levée de l’interdiction des cinémas, en Arabie saoudite, s’inscrit de plain-pied dans la politique d’ouverture pratiquée par le prince héritier saoudien, Mohamed ben Salman (dit « MBS »), depuis qu’il est aux affaires. Celui-ci entend bousculer les rigueurs traditionnelles et religieuses, dans un pays marqué par le conservatisme wahhabite, et la réouverture des salles obscures – lato sensu : le retour de la culture – participe de cette volonté. Riyad, il y a quelques mois, s’est même mise à organiser des concerts, un festival de culture pop « Comic-On » et une fête nationale mixte, où des personnes ont, pour la première fois, dansé sur de la musique électronique.

24 milliards de dollars

Mais le retour des Saoudiens dans les cinémas n’est pas que synonyme de libéralisation des mœurs ; celui-ci traduit également la volonté du pouvoir de diversifier ses ressources économiques, à l’heure où le royaume boude légèrement le pétrole – malgré un rebond des cours de l’or noir. Comme en témoigne, d’ailleurs, l’érection du plan économique « Vision 2030 » décidé par MBS, qui cherche à déconnecter les finances saoudiennes du brut. La réouverture des cinémas doit ainsi apporter à l’Etat jusqu’à un quart des 20 milliards de dollars dépensés par les Saoudiens à l’étranger actuellement. Par exemple, 95 % des cinéphiles de Bahreïn sont en réalité saoudiens – ceux-là achetant jusqu’à 4 millions de billets de cinéma chaque année.

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En tout, l’Arabie saoudite a annoncé qu’elle ouvrirait 40 salles dans 15 villes au cours des 5 prochaines années. A terme, d’ici 2030, ce sont plus d’une centaine de cinéma qui ouvriront dans 25 villes saoudiennes. Selon le ministère de la Culture et de l’Information, le retour des salles obscures dans le royaume devrait créer plus de 30 000 emplois à temps plein, auxquels s’ajouteront quelque 130 000 emplois à temps partiel d’ici 2030. En tout, l’industrie du cinéma rapportera 24 milliards de dollars au royaume, a-t-il également annoncé. Une somme qui vaut bien quelques entorses au fondamentalisme religieux, dont beaucoup se réclament encore en Arabie saoudite.

Stanislas Tain

Rédacteur en chef