Séries ramadanesques : encore des stéréotypes de genre passés inaperçus

Personne ne semble être dérangé par les stéréotypes de genre véhiculés par les feuilletons tunisiens type « Awled Moufida ».

Tout processus de transformation passe par une phase de rupture avec un ancien mode – de penser, de faire ou de gérer. Si la révolution est une transformation, elle doit donc obéir à cette règle.

Celle de 2011, en Tunisie, a permis au peuple de sortir d’une sombre dictature qui durait depuis bien des années. De reconquérir sa liberté et de reconstruire sa démocratie sur de bonnes bases. Tous les Tunisiens (ou presque) ont rêvé d’une Tunisie libre et moderne, où la justice sociale triomphe sur la corruption et la loi du plus fort.

Ce changement, que nous appellerons donc « transformation », doit obligatoirement passer par un nouvel esprit social, basé sur des valeurs justes et nobles. Le premier enjeu étant l’égalité des sexes et la lutte contre les stéréotypes.

Exhibition des stéréotypes

En effet, si la Tunisie a vu la cause féministe gagner du terrain ces dernières années, celle-ci demeure politisée et utilisée comme « argument marketing » par les partis et associations. La femme reste certes au cœur des débats – on parle d’inclusion et de lois protectrices -, mais sa condition reste précaire. Notamment dans les régions où les lois restent fidèles à l’ethos de ceux qui veulent user de la cause féministe comme argument d’accréditation auprès des foules.

Résultat : l’exclusion finit par sévir. Le mont de nos maux se dresse ; nous ne faisons pas ce que nous disons. Il n’y a qu’à voir les caricatures faites de la femme sur nos petits écrans pour le comprendre.

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En ce mois sacré du ramadan, la télévision tunisienne, publique et privée, a vu défiler nombre de feuilletons et sitcoms ramadanesques. Les scénarios, le jeu des acteurs et le style diffèrent, mais tous se rejoignent en un point commun : l’exhibition des stéréotypes.

Prenons l’exemple de la célèbre série « Awled Moufida » (« Les fils de Moufida »), diffusée par la chaîne El Hiwar Ettounsi. Et qui, outre la violence signalée par la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) et la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme (LTDH) – cette dernière de déplorer la montée de violence dans les séries ramadanesques -, fait une large place à ces stéréotypes de genre. Pitch.

Moufida est une femme tunisienne qui travaille dans le restaurant dont elle a hérité de son père. Elle vit avec ses trois fils et son mari alcoolique, dont l’attitude irresponsable l’amène à s’éprendre de Sherif, un ami proche de cet époux peu attentionné, avec qui elle aura un enfant. Après 6 ans de relation secrète, l’amant décide de rompre et quitte le pays pour aller travailler en France – tout en sachant qu’il est le père de l’un de ses fils – et devient alors multimillionnaire.

Dysfonctionnement social

Sur une chaîne qui se veut « in » et moderne, où les chroniqueurs d’émissions politiques et autres éditorialistes ressassent sans arrêt des discours sur l’émancipation et la bienséance, les stéréotypes sont donc omniprésents. Dans la plupart des programmes à l’instar de « Awled Moufida », la femme est souvent caricaturée comme étant soumise, objet de séduction, parfois battue, matérialiste et totalement dépendante de l’homme.

Ces séries, qui passent à des heures de grand visionnage, se concentrent sur des problèmes familiaux, sociaux et conjugaux tels que le racisme, les relations extraconjugales, l’adultère ou encore la pauvreté. Et c’est une bonne chose. Mais ne faudrait-il pas faire attention aux scénarios et aux dialogues, qui touchent un jeune public en quête de valeurs et encore fragile ?

Personne ne semble être dérangé par les stéréotypes de genre véhiculés par les feuilletons type « Awled Moufida ». Pas même Maya Ksouri, avocate et chroniqueuse sur El Hiwar Ettounsi, qui n’hésite pourtant pas à tirer à boulets rouges sur les discours moyenâgeux et discriminatoires des islamistes. Aucune réaction, non plus, de la part des chroniqueurs Mohamed Boughaleb, Lotfi Laamari et Sonia Dahmani, notamment, sur l’autre visage des programmes télévisés, le danger sexiste et les stéréotypes de genre gangrénant la société, qui s’enrhume à chaque fois que ses valeurs éternuent.

Que d’hypocrisie, de la part de ceux qui s’érigent en donneurs de leçons mais passent à côté de l’essentiel. Ils se fixent la religion comme seule ennemie quand le dysfonctionnement social est surtout causé par une crise de valeurs généralisée. Que la révolution n’a pas encore guérie.

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