Forum de Doha : le Qatar affirme ses positions sur l’échiquier régional et international

L’émirat célèbre mardi sa fête nationale, quelques jours après la tenue du Forum de Doha, où la crise du Golfe était dans tous les esprits.

Recréer du dialogue, réinstaurer une coopération entre Etats, panser un multilatéralisme en perte de vitesse. Telles étaient les ambitions du Forum de Doha, dont la 18ème édition s’est tenue les 15 et 16 décembre derniers dans la capitale qatarie. L’événement, le premier depuis qu’a éclaté la crise du Golfe en juin 2017 – Riyad, Abou Dabi et Manama n’entretiennent toujours pas de relations diplomatiques officielles avec Doha -, a réuni quelque 1 800 participants, conférenciers, journalistes, qui ont alimenté deux jours durant des réflexions, notamment, autour de la confrontation entre anciennes et nouvelles alliances.

Forum de Doha 2018

Alors que Doha a su, selon une grande majorité d’observateurs, se sortir de l’embargo instauré par ses anciens alliés du Golfe il y a un an et demi, l’idée était de rappeler que l’émirat demeurait indépendant, ce qui ne l’empêchait pas de vouloir tisser ou renforcer des liens inédits. Hassan Ali Khayre, le Premier ministre de la Somalie – partenaire des Qataris dans la Corne de l’Afrique -, Melvüt Cavusoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, et Mohamed Javad Zarif, son homologue iranien – l’Arabie saoudite reproche notamment au Qatar de s’être rapproché de la République islamique -, sont par exemple intervenus sur scène.

Salon de beauté

Parmi des invités de poids, donc, le secrétaire général des Nations unies (ONU), Antonio Guterres, qui a pointé du doigt, dans son discours de clôture, la « défiance aigüe entre pays » qui porte atteinte au multilatéralisme. « Ce dont le monde a besoin, c’est de dialogue, la ressource la plus précieuse au monde. Il faut davantage de plateforme comme celle-ci [le Forum de Doha, ndlr] face à ces défis communs », a-t-il asséné. Avant d’ajouter : « La marque la plus populaire au monde, la peur, s’intensifie à cause de la stagnation et de la pauvreté. Il faut, plus que jamais, une mondialisation juste et réinventer des formes de coopérations ».

L’un des moments forts du week-end demeure l’interview publique de Nadia Murad, la militante irakienne des droits humains, ancienne esclave sexuelle du groupe Etat islamique, et Prix Nobel de la Paix cette année. Alors que, selon le Conseil norvégien pour les réfugiés, plus de 200 000 yézidis – confession que l’on retrouve surtout dans le nord de l’Irak, à la frontière avec l’Iran – ne savent toujours pas où aller aujourd’hui, Nadia Murad a fustigé l’inertie des gouvernements irakiens successifs, restés « les bras croisés tandis que d’autres pays alertaient sur le génocide dont les femmes faisaient l’objet ».

D’après la Nobel de la Paix 2018, si la communauté internationale n’a rien fait, c’est que l’on « donne la priorité à d’autres choses plutôt qu’à la violence faite aux femmes, qui sont toujours les premières victimes. » L’éducation demeurant, selon elle, le meilleur moyen de remédier à cette barbarie. « Si les enfants avaient été à l’école nous leur aurions appris la fraternité et la tolérance. Non pas la haine et l’extrémisme », a-t-elle martelé. Avant de partager, en toute intimité, que l’un de ses désirs les plus chers, avant la guerre, était d’ouvrir un salon de beauté. Ce qu’elle compte faire, à présent, « pour venir en aide aux femmes », à sa manière.

Qatar National Day

D’autres sujets, comme celui de l’énergie ou de l’agriculture, ont également bénéficié d’une bonne visibilité. Notamment parce que le Qatar est directement intéressé par ces enjeux. L’émirat a par exemple lancé des programmes sur la sécurité alimentaire il y a une dizaine d’années, et vient de quitter l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), afin de se concentrer sur le gaz naturel liquéfié (GNL), dont il est le premier exportateur mondial (27 % de parts de marché l’an dernier). Une décision découlant directement de sa volonté d’indépendance vis-à-vis de Riyad (leader de facto de l’OPEP), dont l’embargo instauré en 2017 n’a fait que conforter Doha dans sa volonté d’émancipation… Et de nouvelles alliances.

Ainsi, selon le ministère qatari de la Planification du développement et des Statistiques, les importations qataries en provenance d’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis (EAU) et du Bahreïn ont diminué respectivement de 91 %, 82 % et 89 % en glissement annuel au second semestre 2017. Tandis que, dans le même temps, les importations venant d’Oman, de Turquie, d’Inde et d’Iran ont augmenté de 122 %, 119 %, 61 % et 62 % (en ga). De nouveaux (ou non) partenariats que Doha va poursuivre, avec la Turquie et l’Iran notamment, qui partagent au Moyen-Orient des intérêts communs – en Somalie pour la première ; les ressources gazières du golfe Arabo-Persique pour le second.

Des attractions dans le village culturel de Katara (Doha)

Hasard du calendrier ? Le Forum se tenait à quelques jours du Qatar National Day, célébré depuis 2007 tous les 18 décembre. L’occasion pour les jeunes générations, selon les autorités, de revisiter le passé de leur pays, et saluer la mémoire du cheikh Jassim ben Mohammed ben Than, le « Père fondateur » du Qatar. Tout en assistant à diverses manifestations, dans les rues, du traditionnel défilé militaire à la balade à dos de chameau. Et il y a fort à parier que la fête nationale, cette année, a eu un goût particulier, après que nombre de participants au Forum de Doha ont salué il y a quelques jours la « victoire » du Qatar sur ses anciens alliés du Golfe.

Stanislas Tain

Rédacteur en chef