Paroles d’humanitaires en Syrie : « Les frappes aériennes ont pris tout le monde par surprise »

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19.02.2018

« Le Monde arabe » publie le témoignage de trois humanitaires en Syrie qui travaillent dans les régions d’Idlib et de la Ghouta orientale.

Bien que faisant partie des zones dites officiellement « de désescalade », les régions d’Idlib (nord-ouest) et de la Ghouta orientale (banlieue de Damas) sont en proie à de violents bombardements depuis plusieurs semaines. Les affrontements entre le régime syrien – soutenu par les Russes – et les rebelles ont même fait plusieurs centaines de morts, ces derniers jours. Un bilan qui devrait encore s’alourdir prochainement.

Hier, en début de soirée, les forces de Bachar al-Assad ont tiré plus de 200 roquettes sur trois localités de la Ghouta orientale, indiquait une ONG syrienne. Et selon l’Organisation syrienne des droits de l’Homme (OSDH), un assaut contre cette région était imminent, alors que de plus en plus de voix appellent à une trêve humanitaire d’urgence. C’est le cas de l’ONG internationale Care, qui a récemment publié sur son site le témoignage de Zeina, Hanane et Maryam*, travailleuses humanitaires pour des associations syriennes, disant l’horreur vécue par les civils piégés par les affrontements.

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« Nous n’avons accès à rien »

Zeina, 38 ans, est travailleuse humanitaire depuis plus d’un an. Elle vit avec sa fille de 5 ans et son fils de 12 ans dans la région de la Ghouta orientale. Qu’elle n’a pas quittée depuis le début du siège en 2012. « Avant, quelques marchandises arrivaient jusqu’à nous. Aujourd’hui, plus rien ne rentre. Nous n’avons accès à rien, ni nourriture, ni médicaments. Et s’il nous arrive de trouver quelque chose, les prix sont exorbitants. Aujourd’hui, la farine, le lait, le fromage sont devenus des produits de luxe. Même les médicaments périmés sont vendus 10 fois plus cher qu’à Damas. »

Cela fait un mois maintenant que ses enfants ne vont plus à l’école et restent à la maison. Elle veut pourtant relativiser : « Nous faisons partie des plus chanceux. Nous n’avons pas à dormir dans un de ces abris souterrains, sans lumière, sans nourriture et sans chauffage qui abritent parfois jusqu’à 25 familles. Les femmes souffrent énormément de cette guerre. Il y a de plus en plus de veuves. On voit des femmes désespérées mendier dans les rues. »

Dans la Ghouta orientale, le gaz est interdit et l’électricité ne fonctionne pas. Alors, « pour cuisiner et nous chauffer, nous utilisons du bois et faisons de notre mieux pour conserver la chaleur. Je cuisine au jour le jour, car sans frigidaire, il est impossible de conserver quoi que ce soit. Nous n’avons plus d’eau courante. Les enfants vont chercher de l’eau dans des puits. »

« Ma fille n’a connu que le siège. Parfois, mon fils lui raconte notre vie d’autrefois, nos sorties au restaurant ou au centre commercial, mais c’est compliqué pour elle de s’imaginer cette autre vie. Je lui montre des images pour qu’elle puisse comprendre. Quand la guerre sera terminée, je crains que mes enfants ne soient totalement perdus. »

« L’état de santé des enfants est extrêmement préoccupant »

Hanane, 22 ans, est travailleuse humanitaire depuis plus de 2 ans. Avec ses collègues, ils ne peuvent travailler que quelques heures par jour à cause des bombardements quotidiens. « Parfois, les bombes tombent alors que nous sommes en chemin. Aujourd’hui par exemple, je suis restée coincée plus de 7 heures dans un abri souterrain, en attendant la fin des bombardements. Mon père a été tué lors d’une de ces frappes aériennes. Notre quotidien n’a rien de « normal ». Nous avons dû nous habituer à vivre sans électricité. Grâce à notre travail en tant que travailleuses humanitaires, ma sœur et moi pouvons acheter de l’eau qui nous arrive par camion. »

D’autres familles, moins chanceuses que la sienne, n’ont pas d’autre choix que d’envoyer leurs enfants chercher de l’eau dans des puits, indique-t-elle. « Pareil pour le bois, seuls ceux qui peuvent en acheter réussissent à garder leur famille au chaud. Les plus pauvres n’ont pas d’autre choix que d’attendre la fin de l’hiver. » Et d’ajouter : « Beaucoup de gens perdent leurs cheveux, leurs dents à cause de la malnutrition. Les cas de fausses couches sont en augmentation et les patients atteints de cancer n’ont plus accès à leur traitement. Nous n’avons pas d’autre choix que d’utiliser des médicaments périmés. On se dit que s’ils ne font plus d’effet, ils ne peuvent pas non plus nous faire de mal. »

Les combats qui s’éternisent, selon Hanane, ont également de lourdes conséquences sur le développement des enfants. «Beaucoup d’entre eux sont déprimés ou ont de sérieux problèmes d’élocution. D’autres sont asthmatiques, blessés à la main, au pied, à la bouche ou à je ne sais quelle autre partie du corps. Nous nous efforçons de les distraire, de leur faire oublier cet environnement dont nous sommes tous prisonniers, mais entre eux, ils jouent beaucoup à la guerre. » Aujourd’hui, tandis que les habitants de la Ghouta orientale sont totalement coupés du monde extérieur, « l’état de santé des enfants que j’aide est extrêmement préoccupant » témoigne-t-elle.

« 16 attaques perpétrées contre des établissements de santé »

Maryam, 39 ans, veuve, élève seule sa fille de 11 ans et ses deux fils âgés de 8 et 4 ans. Elle est travailleuse humanitaire depuis 8 mois. En décembre 2016, lors de la reprise d’Alep-Est, elle avait pu anticiper avec d’autres humanitaires l’évacuation et la fuite des civils vers Idlib. « Nous étions prêts à les accueillir. Mais cette fois, les frappes aériennes ont pris tout le monde par surprise. Les bombardements ont semé le chaos et des milliers de centaines de personnes ont fui dans la précipitation pour sauver leur vie. »

Aujourd’hui, elle s’occupe d’un centre communautaire destiné aux femmes et travaille avec une équipe mobile qui se déplace sur le terrain. « Lors de chacune de nos interventions, nous entendons des témoignages effroyables. Même pour des humanitaires expérimentés, c’est du jamais vu. La situation est terrible, les prix se sont envolés, les personnes déplacées n’ont absolument rien. Elles demandent de l’aide, un abri, un peu de nourriture pour les enfants. À cause du manque d’abris et de lieux sûrs, les personnes se déplacent d’un endroit à un autre. »

Les ONG, selon elle, sont très actives sur le terrain, mais le rythme des attaques est extrêmement soutenu. « Chaque jour, des nouvelles personnes fuient, et nous n’avons pas le temps d’aider tout le monde. À peine, nous évaluons les besoins dans un camp que de nouveaux déplacés arrivent, de nouveaux camps de fortune apparaissent. Il faut absolument mettre fin aux attaques contre les civils. Pour la seule région d’Idlib, 16 attaques ont été perpétrées contre des établissements de santé. »

 

* les prénoms ont été modifiés pour des raisons de sécurité

 

Care et ses partenaires syriens demandent un cessez-le- feu immédiat afin de permettre l’acheminement d’une aide d’urgence. Depuis le début du conflit, l’ONG et ses partenaires ont fourni une aide humanitaire à plus de 2,5 millions de personnes en Syrie et dans les pays voisins. Pour en savoir plus et soutenir ces actions : www.carefrance.org