Libye : offensive des Frères musulmans dans le Groupe des 75

Pour contrer le maréchal Haftar, les Frères musulmans libyens, soutenus par la Turquie, mobilisent leurs forces dans le pays.

Depuis le mois d’octobre 2020 et la signature d’un cessez-le-feu permanent entre le gouvernement d’union nationale et les forces du maréchal Haftar, l’espoir d’une reprise apaisée du dialogue politique se heurte à des critiques sur la composition du Forum de dialogue politique libyen, censé offrir un cadre légal aux négociations entre les différentes parties pour préparer l’avenir, notamment électoral, du pays.

Le cessez-le-feu a été porteur de puissants espoirs dans le pays. Depuis 2019 et les tentatives avortées de percées de l’Armée nationale libyenne (ANL) à Tripoli, encore aux mains d’un Gouvernement d’entente nationale (GAN) dominé par les Frères musulmans, la violence avait gagné en intensité et replongé, une fois de plus, la Libye dans le chaos. L’installation d’un nouveau gouvernement provisoire par le Forum de dialogue politique libyen le 15 mars dernier, plaçant Mohammed el-Menfi comme Président du Conseil présidentiel et Abdulhamid Dbeibeh comme Premier ministre, n’a pas réellement permis d’apaiser les tensions. D’autant que ce-dernier fait l’objet de forts soupçons de corruption, dont le but aurait été d’acheter les voix des membres du Forum de dialogue politique par l’intermédiaire de l’un de ses cousins, Ali al-Dbeibeh, un puissant homme d’affaires.

Une surreprésentation des Frères musulmans ?

Les 75 représentants du Forum de dialogue politique libyen, dûment sélectionnés sous le contrôle des Nations unies, sont supposés représenter la grande complexité politique, tribale et religieuse d’une Libye encore meurtrie par des années de guerre civile. Avec, en ligne de mire, l’objectif ambitieux d’installer un gouvernement provisoire et de préparer des élections démocratiques dans les 18 mois. Mais sa composition, d’apparence équilibrée, est contestée, par certaines parties qui s’estiment sous-représentées en rapport à leur influence réelle dans le pays.

Selon Hassan Mansour, journaliste indépendant, la surreprésentation des Frères musulmans s’oppose à l’absence de certaines forces tribales, politiques et militaires, pourtant territorialement très ancrées en Libye. En effet, le forum a accordé 42 sièges — sur 75 — à des personnalités directement affiliées aux Frères musulmans. Hassan Mansour affirme que plusieurs groupes tribaux, dont le poids politique n’est pourtant pas négligeable, ont été purement et simplement exclus des négociations. Face à ce déséquilibre apparent, le Front populaire de libération de la Libye, qui regroupe les nostalgiques de Mouammar Kadhafi avait, dès la fuite de la liste dans la presse, annoncé son refus de participer aux négociations. Même indignation du côté de Mohamed Al-Mishabi, chef de file du Conseil suprême des cheiks et notables de Libye, qui perçoit dans la surreprésentation des Frères musulmans une volonté de la confrérie d’utiliser la mission onusienne à des fins politiques.

En parallèle de la poursuite des négociations dans un climat tendu, les Frères musulmans libyens semblent avoir entamé une mue politique, destinée à renforcer leur ancrage territorial et leur influence auprès des populations. Tout en poursuivant, avec un nouveau masque, leurs actions politiques dans le pays. Le dimanche 2 mai dernier, ils ont ainsi annoncé entamer une transformation structurelle, en créant la Resurrection and Reform Society, présentée comme… une ONG. Selon Abdurrezzak Sergen, ancien cadre de la branche politique des Frères musulmans libyens, le Parti de la Justice et de la Construction (PJC), la Resurrection and Reform Society se veut pleinement indépendante de la confrérie, de toute forme d’ingérence étrangère et aspire officiellement à limiter ses actions au seul territoire libyen. Une affirmation cependant difficile à croire, au vu des liens puissants tissés entre la Turquie et la branche libyenne de la confrérie frériste.

Influence — et ingérence ? – turque dans le processus de négociation libyen ?

Les stratégies d’influence des Frères musulmans en Libye sont symptomatiques des actions turques dans le pays, qui mènent « une stratégie placide, séquencée, froide et imperturbable », selon le chercheur Jalel Harchaoui, de l’institut suisse Initiative globale contre le crime organisé transnational, pour TV5 Monde. Planifiée et insidieuse, cette approche rompt avec les provocations antioccidentales, parfois grossières, d’Erdogan sur la scène internationale.

La priorité pour la Turquie est d’écarter le maréchal Haftar, perçu comme la première menace à ses visées expansionnistes. Son second objectif, plus géostratégique, est la réaffirmation de ses implantations militaires dans le pays, où Ankara dispose déjà d’une force militaire navale permanente à Misrata et d’éléments aériens à Mitiga. Ankara a aussi en ligne de mire les juteux contrats liés à la reconstruction du pays, dont une partie a été perdue après la chute de Mouammar Kadhafi. Face aux offensives du maréchal Haftar, le GAN a même été appuyé militairement par des forces turques au début de l’année 2020.

Le maréchal Haftar, qui a longtemps bénéficié de la confiance discrète de plusieurs pays occidentaux, reste officiellement soutenu par les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Russie, qui le perçoivent comme le meilleur atout dans la lutte antiterroriste et le contrôle des flux migratoires. La Libye reste en effet, notamment dans ses espaces méridionaux, un sanctuaire pour certains groupes armés djihadistes et surtout, une voie de passage migratoire difficilement contrôlable.

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