Au Liban, les autorités restreignent les droits des personnes LGBT

|
19.07.2022

Pour beaucoup, les décisions anti-LGBT prises par les autorités sont un moyen de détourner l’attention de la crise globale.

Nour ne s’est jamais senti totalement en sécurité en tant que personne homosexuelle au Liban. Mais ces dernières années, ce pharmacien de 25 ans avait commencé à baisser sa garde, à rencontrer des amis dans des espaces LGBTQ-friendly à Beyrouth et même à se produire dans des spectacles de travestis.

Aujourd’hui, il préfère rester chez lui, craignant plus que jamais pour sa sécurité après la vague de discours de haine anti-LGBTQ qui a suivi la décision du ministère de l’Intérieur libanais, le mois dernier, de fermer tous les événements visant à promouvoir la « perversion sexuelle ».

« Panique morale »

Ce revers s’inscrit dans le cadre d’une répression plus large des groupes marginalisés et des libertés qui, selon les militants, vise à détourner l’attention du public de la spirale de la crise économique et financière au Liban, qui a plongé plus des trois quarts de la population dans la pauvreté.

Des millions d’habitants de ce pays, autrefois à revenu moyen, continuent de lutter contre l’inflation galopante, les coupures d’électricité généralisées et les pénuries de médicaments, tandis que des dizaines de milliers de personnes ont quitté le pays à la recherche d’opportunités à l’étranger.

« J’ai vraiment eu l’impression qu’ils voulaient détourner l’attention des masses de tout ce qui se passe et se concentrer sur ce sujet brûlant », a déclaré à l’Associated Press (AP) Nour, qui a demandé à utiliser un pseudonyme parce qu’il n’a pas fait son « coming out » à sa famille.

Depuis, les forces de sécurité ont réprimé plusieurs événements destinés à la communauté LGBTQ, obligeant leurs organisateurs à les fermer. Elles se sont également rendues dans les bureaux de Helem, le premier groupe de défense des LGBTQ enregistré dans le pays, pour demander leurs papiers d’enregistrement et d’autres documents.

Cette décision a été prise à la suite de vives plaintes de la part de responsables religieux qui ont publiquement qualifié ces activités d’impies et déclaré qu’elles n’étaient pas conformes aux coutumes libanaises. Dans une déclaration du 24 juin, le ministère de l’Intérieur a affirmé que les événements favorables aux LGBTQ « violent les coutumes et traditions de notre société et sont en contradiction avec les principes des religions abrahamiques ».

Le directeur exécutif de Helem, Tarek Zeidan, a critiqué cette déclaration, affirmant qu’elle « dresse les Libanais les uns contre les autres ». « Il était très clair que c’était une décision délibérée de fabriquer une panique morale afin de détourner l’attention du désastre politique et économique général qu’est le Liban aujourd’hui », a déclaré Tarek Zeidan.

Depuis fin 2019, le Liban est ébranlé par une crise économique paralysante qui, selon la Banque mondiale, est l’une des pires au monde depuis le milieu des années 1800. La livre libanaise a perdu plus de 90 % de sa valeur par rapport au dollar, tandis qu’une grande partie de la population a dû faire face à la flambée des prix du diesel, de l’essence, des médicaments et de la nourriture.

Boucs émissaires

Les citoyens et les experts attribuent la responsabilité de la crise à des décennies de mauvaise gestion financière et de corruption aux mains de l’élite dirigeante bien établie au Liban. Selon les organisations de défense des droits humains, le récent revers subi par la communauté LGBTQ s’inscrit dans le cadre d’une répression plus large des libertés et des droits civils, associée à la crise économique.

« En mai, les clercs religieux ont fait entendre leurs voix après que des législateurs récemment élus et des groupes de défense ont promu le mariage civil et des lois sur le statut personnel mandatées par l’État et indépendantes des tribunaux religieux », fait savoir AP.

Le mois dernier, la comédienne et militante des droits humains Shaden Fakih a comparu devant le tribunal militaire, accusée d’avoir porté atteinte à la réputation et d’avoir insulté les forces de sécurité intérieure du pays lors d’une farce téléphonique pendant le confinement COVID-19, dans laquelle elle demandait la permission de sortir de chez elle pour acheter des serviettes hygiéniques.

Et au début du mois, le gouvernement libanais a annoncé qu’il était en pourparlers avec la Syrie au sujet d’un plan de retour forcé des réfugiés pour plus d’un million de Syriens dans le pays. Certains militants et défenseurs des droits humains affirment que les autorités libanaises tentent de trouver des boucs émissaires, alors qu’elles bloquent les enquêtes liées à une série de crimes financiers, à l’explosion du port de Beyrouth en 2020 et à la montée en flèche des cas de violence domestique et d’agression sexuelle.

« L’État semble soit totalement réticent, soit incapable de réprimer les violations de droits graves comme la corruption, la torture, les discours de haine, mais, d’un autre côté, il agit très rapidement sous la pression des institutions religieuses et autres institutions puissantes du pays pour réprimer les droits des groupes marginalisés », a déclaré à l’AP Aya Majzoub, chercheuse sur le Liban à Human Rights Watch.

Malgré une lutte constante contre la discrimination et les abus, la communauté LGBTQ du Liban est la plus dynamique et la plus ouverte du monde arabe ; elle a fait des progrès importants ces dernières années. Bien que l’homosexualité soit toujours considérée comme un crime, le pays compte au moins une demi-douzaine de groupes actifs de défense des droits des LGBTQ, ainsi que des bars et des clubs qui accueillent ouvertement la communauté.

 

Crédits photo : Manifestation pour les droits LGBT à Reims, en France (AFP).

Partages