Entre les prédateurs économiques et la guerre russo-ukrainienne, le consommateur marocain

Les impacts économiques du conflit russo-ukrainien s’élargissent à l’échelle mondiale pour impacter fortement les pays partenaires.

N’ayant pas encore terminé avec la crise du Covid-19 et sa nocuité qui n’a épargné aucun pays, et aucune économie, le monde se retrouve face à une nouvelle crise qui intervient pour compléter ce que le Covid a commencé. Ce n’est, évidemment, que la guerre russo-ukrainienne déclenchée en février de cette année, suite à la décision du président russe Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine.

D’après les images et les vidéos que tout le monde a vu circuler sur les médias internationaux et les réseaux sociaux, on ne peut conclure qu’une seule chose : l’humanité a perdu sa définition ! Comme toutes les guerres, les conséquences sont coûteuses tant sur le plan humain que sur le plan matériel – d’immenses pertes humaines, des blessés, des veuves et des orphelins. Et s’il semble facile de réparer les dégâts matériels, les séquelles immatérielles et humaines ne sont pas réparables aussi facilement.

Outre la destruction de l’économie des deux pays, la nocuité s’élargit à l’échelle mondiale pour impacter fortement les pays proches et en relation avec eux – et certainement les autres pays du globe. Du côté économique, le conflit russo-ukrainien avait un impact direct sur le marché mondial des produits énergétiques et alimentaires : la Russie est l’un des premiers fournisseurs mondiaux de blé (19,5 %), le troisième producteur et deuxième exportateur mondial de pétrole et premier producteur et exportateur du gaz naturel au monde ; l’Ukraine est le 5e exportateur mondial de blé (8,97 %).

Avec l’acharnement des tensions entre les deux pays, les cours du pétrole ont commencé à augmenter en parallèle – le cours du Brent s’est affiché à 112,4 $/baril en moyenne durant le mois de mai, et s’établirait, moyennement, à 107 $/baril durant cette année -, pour porter le taux d’inflation respectivement à 7,8 % et 7,2 % en moyenne aux États-Unis et dans la zone euro. La croissance mondiale connaîtrait un repli cette année et ne dépasserait pas les 2,9 %, d’après David Malpass, le président de la Banque mondiale.

Prix à la consommation

Le Maroc non plus n’a pas échappé aux retombées de cette crise mondiale, à laquelle on peut ajouter le contexte national, marqué par un déficit pluviométrique qui vient compliquer la situation, ainsi que… la prédation des parties gouvernantes. Selon le dernier rapport de l’Autorité monétaire marocaine, Bank Al-maghrib, la croissance du PIB cette année ne serait que de 1 %, en raison, principalement, de la détérioration de la valeur ajoutée agricole de 15 %, due elle-même à une faible récolte céréalière de quelques 32 millions de quintaux.

Le programme gouvernemental, pour rappel, avait tablé sur une croissance de 3,2 % dans ses prévisions relatives au projet de loi de finances 2022, avec l’hypothèse d’une récolte céréalière de 80 Mqx et d’un cours de gaz de 450 $/t, prévisions rectifiées en avril dernier pour porter les taux entre 1,5 % et 1,7 %.

Les prix à la consommation à leur tour ont augmenté, les prix des produits pétroliers, gasoil et essence, ont commencé à croître en janvier, affichant des records de 10,19 Dh et 12,12 Dh, dépassant les 11 Dh et 13 Dh en mars, pour arriver le 27 juin dernier respectivement à 15,75 Dh et 17,78 Dh, « battant » ainsi les records de 2018. Il ne faut surtout pas négliger que le prix moyen mondial de l’essence, à indice d’octane 95, à cette dernière date (lundi 27 juin 2022) n’est que de 14,66 Dh.

Cette affaire de prédation économique au niveau de ce marché a fait couler beaucoup d’encre, surtout après le rapport du Conseil de la concurrence, en 2019, qui a révélé l’absence totale des principes élémentaires de la concurrence, dont la transparence, la fluidité et l’atomicité des entreprises opérantes. Le Conseil a affirmé que le marché est fortement concentré, du fait que seulement 3 entreprises géantes conservent à elles seules entre 53,4 % et 56,6 % du marché, et seules 9 parmi une vingtaine d’entreprises réalisent des importations des produits raffinés.

De surcroît, « l’écart entre les prix calculés sur la base de l’ancienne structure des prix et ceux en vigueur n’a cessé de se creuser puisqu’il a dépassé dans certaines périodes et pour certains distributeurs en gros 1.50 Dh/litre particulièrement tout au début de la libéralisation. Si on ajoute à ces marges, celles qui étaient applicables avant la libéralisation, qui ont atteint 60,35 centimes pour le gasoil et 75,61 centimes pour le super, cet écart peut atteindre 2 Dh/litre, ce qui implique une augmentation de la marge brute de profit » (Note de présentation synthétique envoyée par le gouvernement au Conseil de la concurrence, cité dans l’Avis du Conseil relatif au projet de décision du gouvernement concernant le plafonnement des marges bénéficiaires des carburants liquides, 2019).

Industrie raffinée

A la tête de ces prédateurs, la société Afriquia relevant du Groupe AKWA, dont l’actionnaire principal est le businessman et chef du gouvernement marocain actuel, Aziz Akhannouch, l’ex-ministre de l’Agriculture pendant 14 ans, qui a cédé sa place en tant que PDG à sa fille après sa nomination en tant que Premier ministre. Afriquia, qui a été cible du mouvement de boycott en 2018, en raison de la cherté des prix de ses produits et services, détient 39 % du marché des carburants et 20 % du marché des lubrifiants, détenant ainsi le premier réseau de stations-services au Maroc (490 stations), et la première capacité de stockage du pays (980 000 m3).

Revenons un peu en arrière, et observons la chronologie des faits qui ont marqué l’année 2015. En août, le monument marocain de l’industrie de raffinage, la Samir, a suspendu ses activités après des problèmes de solvabilité immenses depuis 2013, et ce n’est qu’en décembre de la même année que le gouvernement des islamistes présidé par Abdel-Ilah Benkirane vient opérationnaliser la décision de la libéralisation du marché des hydrocarbures. N’oublions pas que monsieur Akhannouch est un homme fidèle et ami du Makhzen (le « Trésor »), doublé d’un homme d’affaires puissant – il est le 13e milliardaire africain avec une fortune estimée à 1,9 Mds $ en 2021 selon le magazine américain Forbes.

Son pouvoir et sa proximité vis-à-vis du Palais lui permettent d’exercer son influence sur les décisions économiques et politiques les plus vitales, en faveur de ses intérêts et ceux de ses proches. Ceux qui croient que c’est dû au hasard, et par pure coïncidence, que la raffinerie marocaine qui se dotait d’une capacité de stockage de 2 M m3, et qui assurait aux alentours de 64 % des besoins du marché local, est tombée aux oubliettes sans aucune intervention de la part de l’État, doivent se remettre en question… Après l’essoufflement de la raffinerie marocaine, le taux de couverture des besoins du marché marocain en produits raffinés a chuté de 41,4 % en 2014 à 4,5 % en 2015 ; en outre, le déficit commercial des produits énergétiques s’est aggravé à 16,6 %…

La première victime est le consommateur marocain, son pouvoir d’achat qui se détériore et son avenir qui se voit remis en question, surtout dans ces circonstances incertaines que traverse le Maroc : une scène politique mise en pause depuis un moment, entre les rumeurs et les édifications venant du Palais, des entreprises qui vident les consommateurs marocains de leur sang, et la presse indépendante, celle qui éclaira le peuple pendant des années, qui se voit réprimée.

 

Crédits photo : Une station essence au Maroc.

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