En Tunisie, l’ « ancien régime » résiste encore à la justice transitionnelle

Ce n’est pourtant que grâce à ce processus que le pays gagnera en démocratie, à condition qu’il daigne se plonger dans son passé.

L’Instance Vérité et Dignité (IVD), qui a vu le jour en 2014, avait pour mission de solder le passé autoritaire du pays, en établissant la vérité sur les violences commises par l’Etat tunisien entre 1955 et 2013. En tout, 63 000 témoignages ont été collectés, et un document identifiant les bénéficiaires de la réparation et la réhabilitation des victimes des violations a été présenté, faisant état de 10 000 personnes, selon la présidente de l’IVD, Sihem Ben Sedrine, et fixant les barèmes pour leur indemnisation par le biais du fonds Al Karama.

Maillon essentiel de la transition démocratique, le parcours de l’instance a pourtant été emmêlé et ardu. La question du financement et des dédommagements a fait débat, tout comme la durée de vie de l’IVD, remise en question en mars dernier, lorsque le Parlement s’est opposé à la prolongation de son mandat. Les élus de la Coalition, notamment Nidaa Tounès, s’y sont opposés, après des débats houleux et une cacophonie sans précédent. Il est à noter, toutefois, que lors de ce vote, l’hémicycle a été boudé par l’opposition de gauche et les islamistes d’Ennahdha, pourtant principales victimes de la dictature… 

Aujourd’hui, la société tunisienne semble mitigée quant à la justice transitionnelle. Outre les séances d’audition de l’IVD, retransmises en direct à la télévision nationale, dans un moment d’émoi historique, les Tunisiens en savent très peu sur son fonctionnement et son intérêt. Ce qu’ils en retiennent, pour la plupart ? Qu’elle est synonyme de dédommagements payés par le contribuable. « Nous allons payer de nos poches pour indemniser les islamistes et les barbus qui nous gouvernent et nous volent depuis le début de ce qu’on appelle révolution », peste par exemple Farida, 51 ans.

Rétablir la vérité

Il est clair que l’IVD n’a pas misé sur la communication et la sensibilisation du peuple, qui ignore tout de la justice transitionnelle. Quels objectifs ? Quelles raisons d’être ? Quelle importance ? Tant que les gens ignoreront les réponses à ces questions, ils ne pourront être convaincus par le principe, d’une part, et pourront être facilement manipulés par les adeptes de l’ancien régime, d’autre part. 

A la place, nous sommes harcelés à tout va pour aller aux urnes et voter, alors que nous ignorons tout du passé de nos élus. Une bonne partie de notre histoire est obscurcie au profit des sbires de la dictature, alors que la justice transitionnelle a justement pour but de nous éclairer sur le passé et faire éclater la vérité sans laquelle nous ne pourrons avancer. Selon Eric Sottas, co-fondateur et secrétaire général de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), celle-ci s’est fixée pour but, non seulement, de restaurer la dignité des victimes, mais également d’instaurer la confiance entre les groupes antagonistes, de favoriser les changements institutionnels permettant l’établissement d’un Etat de droit, sans pour autant avaliser les pratiques d’impunité totale ou partielle. Mais, avant tout, la vérité.

C’est là où les pays « développés » nous dépassent : dans l’importance accordée à l’histoire et les efforts fournis pour rétablir cette vérité. Dommage que l’IVD ne prévoie pas de promouvoir la communication pour éduquer la société et enseigner aux générations futures, que nous ne connaitrons jamais la paix sans justice et, donc, sans réconciliation avec le passé. Etonnant, par conséquent, que les Tunisiens ne montrent pas plus d’intérêt à ces moments historiques, où la justice triomphe et les victimes dénoncent leur bourreaux en direct à la télévision. Ce qui constitue un moment fort dans l’histoire d’un pays, une exception dans le monde arabe… mais une occasion ratée pour nous de faire reluire l’image de la Tunisie à l’international à travers son histoire.

Propagande de l’IVD ?

Pour appel, la Tunisie n’est pas le premier pays africain à avoir connu la justice transitionnelle : il y a eu le Rwanda, l’Afrique du Sud et le Cambodge. Actuellement, l’Egypte a du mal à faire démarrer le processus depuis l’acquittement du président déchu Hosni Moubarak, qui proclame l’irresponsabilité totale de l’ancien régime vis-à-vis des crimes commis à l’égard des manifestants pacifiques.

La dernière audition publique organisée par l’IVD s’est penchée sur les mécanismes ayant permis aux régimes de contrôler l’information et assurer leur propagande, en Tunisie et à l’étranger. Ironie du sort, la propagande sévit encore aujourd’hui et prend pour cible la justice transitionnelle, à travers son instance et particulièrement sa présidente, Sihem Ben Sedrine, accusée d’être à la solde d’Ennahdha. Rien d’étonnant quand on sait que ceux qui obéissaient au pouvoir de Ben Ali, notamment à travers l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) et son président et ancien ministre de l’Information, Abdelwahab Abdallah, sont encore à la tête d’institutions médiatiques.

« Le gouvernement de la Troïka après 2011 a tenté de s’emparer de la télévision nationale », déclarait ainsi Soukaïna Abdessamad, membre du Syndicat des journalistes tunisiens, lors de la dernière audition publique de l’IVD. La transition démocratique se voit ainsi menacée par ceux qui la diabolisent, sous prétexte que l’époque Ben Ali était meilleure sur le plan économique et sécuritaire ; ceux qui la remettent en question, adeptes de la théorie du complot ; et ceux qui s’opposent aux islamistes et les accusent d’être les seuls bénéficiaires de la justice transitionnelle. Ce qui est faux.

Soif de liberté

Quoi qu’on puisse en dire, le régime de Ben Ali est tombé un certain 14 janvier 2011, au début d’un processus révolutionnaire toujours en marche aujourd’hui, parce que le déséquilibre et le laisser aller viennent interférer de temps en temps. La soif de la liberté étant à l’origine du désordre. A l’inverse, quoi qu’on puisse reprocher à Ben Sedrine, nous lui devons au moins le respect pour sa lutte contre la dictature. N’est-ce pas grâce à des gens comme elle que nous sommes libres aujourd’hui ? que nous nous permettons de la critiquer sur les réseaux sociaux où il ne nous était même pas permis de nous rendre ?

Bien sûr, malgré ses détracteurs, cette révolution apportera bien plus qu’un accès à Youtube et aux réseaux sociaux. Un vent de liberté, déjà, a soufflé sur ce pays où l’exception est née. Et ce n’est qu’en promouvant la justice transitionnelle, la reconnaissance des victimes et la commémoration des violations passées, que l’on pourra multiplier les chances de la société tunisienne de gagner un fonctionnement pacifié et démocratique. Ceci grâce à quatre mesures centrales – le procès, la publication de la vérité, les réparations et les réformes administratives – destinées à servir quatre objectifs – la reconnaissance, la confiance, l’Etat de droit et, à terme, la réconciliation. Car nous avons plus que jamais besoin de nous réconcilier avec notre histoire.

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Mounira Elbouti

Journaliste chargée du Maghreb, spécialiste des questions liées au leadership féminin