Affaire Carlos Ghosn : le Liban, pays des affranchis ?

Si Salim Jreissati, Ministre d’Etat libanais pour les Affaires de la présidence, nie toute implication du pays dans la fuite de Carlos Ghosn depuis le Japon, celle-ci remet sur la table un sujet d’envergure majeure pour les citoyens libanais, celui de la corruption dans laquelle semblent baigner bien des sphères de pouvoir au pays du cèdre et par-delà ses frontières.

« On proteste contre la corruption qui règne en maître dans les sphères hauts-placées de ce pays, et on récolte Carlos Ghosn dans la foulée », s’insurge Lana, 42 ans, résidant à Beyrouth, « mais franchement, est-on étonné ? Non, pas vraiment ». Alors que les manifestants battent le pavé depuis plusieurs mois dans la capitale, le pays du cèdre a accueilli en décembre 2019 l’ancien patron de l’Alliance Renault-Nissan, accusé au Japon d’avoir opéré une série de malversations financières.

Une fuite organisée

Carlos Ghosn avait alors été arrêté le 19 novembre 2018, et assigné à résidence en avril 2019, après 130 jours en détention, dans des circonstances qu’il dénonce peu après son arrivée au Liban lors d’une conférence de presse surmédiatisée le 8 janvier 2020. Et si l’ex-patron à la triple nationalité française, libanaise et brésilienne dit avoir orchestré seul sa fuite dans une malle, objet de bien des discussions médiatiques ces derniers jours, certaines sources viennent contredire cette affirmation, pointant du doigt notamment ses proches, mais aussi le gouvernement libanais.

Les médias n’y sont effectivement pas allés de main morte dans l’analyse de la fuite aux modalités surprenantes de l’homme d’affaire. Philippe Ramond, journaliste pour La République s’est ainsi entretenu avec un ex agent secret français pour un décryptage de celle-ci. Si cette source concède n’avoir pas en sa possession « toutes les pièces du puzzle », les étapes clefs lui semblent toutefois bien identifiables, entre « désilhouettage » (perruque et travestissement du personnage) et exfiltration en voiture puis jet privé à destination de la Turquie, puis du Liban. L’ex-agent note un point important expliquant le bon déroulé de ce plan d’action, sourire aux lèvres d’après le journaliste : « Les jets privés passent, parfois, à travers les contrôles de douane au sein de certaines infrastructures aéroportuaires ». Un point reposant essentiellement sur des capacités financières que tout le monde ne peut débloquer.

Du côté de L’Opinion, l’interrogation se porte sur le rôle potentiel du Liban dans cette exfiltration. En effet, « selon un haut responsable libanais », relate le quotidien, « le gouvernement libanais demandait depuis des mois à Tokyo d’envoyer M. Ghosn, citoyen libanais, à Beyrouth, où il proposait qu’il soit jugé pour corruption » selon les modalités définies par la Convention des Nations Unies contre la corruption, dont le Liban est signataire. Sans succès. Par ailleurs, à de multiples reprises, l’ambassadeur du Liban au Japon a rendu visite à l’homme d’affaire pendant la durée de son incarcération. Toutefois, Salim Jreissati, ministre d’Etat libanais pour les Affaires de la présidence, nie toute implication du pays dans l’organisation de la fuite de Carlos Ghosn.

Du Japon au Liban, le grand écart des juridictions

Il n’y a pas que sur le plan géographique que les deux pays semblent si éloignés l’un de l’autre. Si Daniel, juriste d’entreprise à l’origine d’un thread focalisé sur la facette droit des sociétés de l’affaire, met le holà sur les capacités des médias et de leurs lecteurs à juger du fondement de l’affaire et de la véracité ou non des accusations portées à l’encontre de Carlos Ghosn, les modalités de jugement d’une telle affaire diffèrent effectivement selon les pays. Du Japon, où 99% des personnes mises en examen sont condamnées et où Carlos Ghosn affirme avoir été humainement malmené durant son incarcération, au Liban, où les citoyens mènent des manifestations d’envergure depuis des mois dans le but de dénoncer la corruption infiltrée dans toutes les sphères de pouvoir du pays, le paysage juridictionnel semble changer radicalement, expliquant peut-être le choix de l’ex-patron dans la destination finale de sa fuite.

Et si Carlos Ghosn a été convoqué jeudi 8 janvier par le parquet libanais pour être entendu concernant la notice rouge délivrée par Interpol à son encontre, M. Jreissati a déclaré que le gouvernement libanais n’engagerait pas de poursuite contre l’homme d’affaire en l’absence de d’éléments reçus de la part du Japon. Or, à en croire les déclarations de la ministre de la Justice japonaise Masako Mori faites jeudi 8 janvier, à la suite de la conférence de presse, lui conseillant vivement de venir s’expliquer devant la justice nippone, un changement de juridiction dans le jugement de cette affaire, et donc un tel transfert des éléments, ne semble pas d’actualité. « Qu’il présente ses arguments ouvertement devant un tribunal japonais et apporte des preuves concrètes. J’espère sincèrement que le prévenu Ghosn déploiera tous les efforts possibles pour faire valoir son point de vue dans le cadre d’une procédure pénale équitable au Japon », lance-t-elle alors.

Cette affaire, et plus particulièrement son traitement sur le sol libanais, n’est pas sans faire écho à celle de Raymond Zina Rahmé, homme d’affaires milliardaire propriétaire de la Byblos Bank. Sous le coup d’une enquête internationale pour corruption de fonctionnaires en Irak, Raymond Rahmé, l’aîné, a attiré depuis peu l’attention de la justice américaine, éclaboussant au passage le prestigieux cabinet d’avocat Dechert. Selon le média spécialisé The Lawyer, Rahmé serait ainsi accusé d’avoir corrompu des officiels irakiens dans le cadre d’une affaire d’expropriation l’opposant à Orange, à travers l‘achat d’une luxueuse villa londonienne. Villa dont le cabinet Dechert, désormais visé par une procédure de subpoena, aurait facilité l’achat. Les parties lésées envisageraient aujourd’hui de porter plainte contre Rahmé et son associé irakien, Sirwan Barzani, au Royaume-Uni, après un premier procès lancé aux Emirats Arabes Unis.
Cette pression juridique ne semble toutefois pas inquiéter Rahmé, intouchable dans son Liban natal, l’entreprise familiale ayant même récemment décroché un appel d’offre pour l’importation d’essence pour le compte de l’Etat libanais.

Repartir de zéro

Du côté des citoyens, la propension du pays à prendre le parti d’hommes accusés, à l’étranger ou sur le sol même du Liban, de corruption, ne semble même plus étonner, « à croire qu’il s’agit du mot magique pour être secouru », ironise Lana. La place est ainsi à la colère. « C’est toute la sphère politique et financière libanaise qui baigne dans la corruption, et qui protège les siens au-delà des frontières », confie Lana, « ici, c’est l’argent qui guide la justice, et la justice qui guide le chemin de l’argent ». A l’évocation des poursuites à l’encontre de Carlos Ghosn et de son refuge au Liban, elle éclate. « Ce n’est ni le premier, ni le dernier à bénéficier d’une protection sur le sol libanais. En revanche, ceux qui n’en bénéficient pas sont ceux qui font fonctionner ce pays, les petites mains, les plus pauvres, et ceux qui étaient dans la rue à réclamer plus d’égalité, ces derniers mois », exulte-t-elle, des sanglots dans la voix.

A croire que la démission du premier ministre Saad Hariri, en réponse aux multiples manifestations contre la corruption, n’aura pas suffi à calmer le sentiment d’injustice qui semble toujours habiter une large part des citoyens du pays. « Il faut aller plus loin, repartir de zéro », conclut Lana, « tolérance zéro face à la corruption, et une répartition des richesses plus juste. C’est la base ».

 

Crédit Photo: Adam Tinworth / Flickr

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