Clarence Rodriguez : « Les Saoudiennes avancent en fonction de leurs codes »

Selon la journaliste spécialiste du royaume, « le féminisme existe en Arabie saoudite, mais il n’est pas ostentatoire. »

Journaliste, auteure et consultante, Clarence Rodriguez a vécu de 2005 à 2017 en Arabie saoudite, où elle était la seule journaliste française accréditée permanente. Elle est notamment l’auteure de Révolution sous le voile (Editions First-Gründ, 2014, 324 pages) et d’Arabie saoudite 3.0 (Erick Bonnier, 2017, 169 pages), ouvrage donnant la parole à la jeunesse saoudienne. A l’occasion du premier anniversaire des campagnes féministes post-« affaire Weinstein », elle évoque pour Le Monde arabe le féminisme saoudien.

LMA : Le féminisme saoudien possède-t-il des caractéristiques propres ?

CR : En 2015, dans « Arabie saoudite, paroles de femmes », le documentaire que j’ai coréalisé avec Bernard Cazedepats, j’ai voulu tordre le cou à certaines idées reçues. A l’époque, on ne parlait absolument pas des femmes saoudiennes ; pourtant elles étaient à un moment charnière de leur histoire, puisqu’elles s’apprêtaient à voter pour la première fois [aux élections municipales du 12 décembre 2015, ndlr]. Quand on parle de la condition féminine en Arabie saoudite, il faut être très réaliste et pragmatique, tout analyser et tout dire. Car il y a au moins deux lectures à avoir concernant l’évolution du féminisme ou des droits de la femme dans le royaume. D’un côté, il y a des femmes en prison, de l’autre il y a des femmes qui peuvent créer leur entreprise. On est dans une société protéiforme et dichotomique.

C’est-à-dire ?

Le féminisme existe en Arabie saoudite, mais il n’est pas ostentatoire. Il est porté par des femmes qui se battent réellement pour exister à travers leurs droits. Et le premier droit qu’elles voudraient acquérir c’est de pouvoir se débarrasser du tutorat masculin, qui place les Saoudiennes sous l’autorité de leur père ou de leur mari, voire de leur fils lorsqu’elles sont veuves. Tant qu’elles seront assujetties au tutorat elles n’auront aucune légitimité légale. Voilà le fondement premier du féminisme saoudien.

Selon vous, il faut arrêter de vouloir analyser le féminisme saoudien à l’aune du féminisme occidental.

Absolument. Les Occidentales ont leurs propres règles et leurs propres codes. Nous n’avons pas, même en tant que femmes, à imposer notre façon de voir les choses. Sous les abayas [ces robes longues, noires et austères que les Saoudiennes doivent porter en public, ndlr], il y a des femmes qui sont tout ce qu’il y a de plus féministes. En revanche, il y en a qui ne veulent pas entendre parler de féminisme ; elles se contentent d’être femmes, musulmanes, et n’ont pas forcément envie d’évoluer. Par exemple, toutes les Saoudiennes ne veulent pas conduire, et certaines ne désirent pas l’abolition du tutorat. Il faut que nous tenions compte de cette réalité objective et que nous en parlions.

L’évolution du féminisme en Arabie saoudite est donc inscrite dans le temps long.

Les Saoudiennes avancent en fonction de leurs codes. C’est-à-dire pas de façon tonitruante. Il y a un an, lorsque le prince héritier, Mohamed ben Salman, a annoncé que les femmes pourraient conduire dans le royaume [le 26 septembre 2017, ndlr], il est allé très vite et, par conséquent, à l’encontre des préceptes et des traditions saoudiens. C’est la raison pour laquelle les gens ont peur, aujourd’hui, en Arabie saoudite : ils ont toujours avancé lentement et font face à un dirigeant qui va très vite et qui les perturbe.

Sans compter que les femmes peuvent à présent conduire et créer leur entreprise en liberté limitée, mais sur le papier seulement. Car les traditions ont la vie dure et les tuteurs sont toujours présents. Là, réside la complexité de la société saoudienne : d’un côté, les dirigeants veulent séduire ou prouver à l’Occident que les choses bougent rapidement ; de l’autre, la société continue de répondre à des codes entretenus par les traditions séculaires. Donc ne nous emballons pas. Le féminisme avance, les femmes travaillent davantage, mais ne soyons pas dupes : tout ceci s’inscrit dans un contexte purement économique.

On présente effectivement Mohamed ben Salman comme quelqu’un de très calculateur.

Depuis fin 2014, le prix du baril de pétrole a chuté et, même s’il remonte aujourd’hui, l’Arabie saoudite est toujours dans une période de crise. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le prince héritier a lancé le plan « Vision 2030 » [qui doit in fine décorréler la croissance économique des revenus liés au pétrole, principale manne financière du royaume, ndlr]. Et afin de diversifier au mieux l’économie saoudienne, il faut faire appel aux femmes dans la vie active. Le droit de conduire qui leur a été accordé répond donc uniquement à un besoin économique, et seulement économique. Même s’il faut reconnaitre que les Saoudiennes sont davantage acceptées dans la société qu’elles ne l’étaient il y a quelques années.

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Quand je suis arrivée en Arabie saoudite, en 2005, les femmes étaient peu nombreuses à travailler : à partir du moment où elles se mariaient, elles devaient abandonner leur travail. En revanche, elles étaient – et son toujours – très diplômées [environ 70 % d’entre elles possèdent un diplôme, ndlr]. Aujourd’hui, la tendance qui se dégage légèrement est que les Saoudiennes veulent continuer de travailler. La mutation, concernant les femmes en Arabie saoudite, est à la fois économique et sociétale.

D’un autre côté, certaines Saoudiennes sont encore inquiétées pour leur militantisme féministe. 

D’un autre côté, effectivement, il y a la politique répressive de Mohamed ben Salman, qui donne d’une main et reprend de l’autre. Deux femmes brillantes, héroïnes de mon premier livre [Révolution sous le voile, Editions First-Gründ, 2014, 324 pages, ndlr], sont par exemple en prison, aujourd’hui, après avoir été accusées de trouble à l’ordre public. On les a présentées comme des traîtresses à la solde de l’étranger, parce que ce sont des femmes qui ont toujours été dans la rébellion et écoutées par la société internationale. Elles peuvent donc déranger la politique que met en place Mohamed ben Salman. Paradoxalement, ces mêmes Saoudiennes sont des pionnières au droit de conduire.

L’arrestation de la militante Hatoun al-Fassi, en juin dernier, avait fait grand bruit. Riyad cherche-t-elle ainsi à décourager les velléités féministes de certaines Saoudiennes ?

Hatoun al-Fassi est une femme brillante, décorée par l’ambassadeur de France en Arabie saoudite, à la pointe du mouvement féministe dans le royaume. A partir du moment où elle a été arrêtée en juin dernier, les autres féministes se sont effectivement calmées. Les femmes, globalement, ont peur de revendiquer leur féminisme en Arabie saoudite.

« Certaines choses ne peuvent pas être dissimulées ». En 2013, l’Arabie saoudite lance sa première campagne de sensibilisation aux violences conjugales.

Mais, davantage que les Saoudiennes, c’est toute la société qui a eu l’impression d’être trompée en juin dernier. Car le message qu’avait fait passer Mohamed ben Salman en octobre 2017, lors du « Davos saoudien » [un forum international organisé en Arabie saoudite où il est question de finance mondiale et, surtout, des projets du prince héritier en matière économique, ndlr], devant un parterre d’investisseurs étrangers, était très moderniste et progressiste. La population saoudienne avait alors pris au pied de la lettre ses discours sur la modernité et le réformisme. Sauf qu’il s’en est rapidement suivi une politique très répressive, avec notamment les arrestations au Ritz-Carlton, le 4 novembre 2017 [le prince héritier y avait embastillé plusieurs centaines de personnalités saoudiennes, parmi lesquelles d’anciens ministres, des chefs d’entreprises et des membres de la famille royale, ndlr].

Quels sont les fondements des inégalités de genre en Arabie saoudite ?

Il y a souvent confusion entre religion et tradition en Arabie saoudite. Mais les femmes subissent surtout le poids des traditions familiales et de leurs préceptes. Qui prennent le pas sur beaucoup de choses dans la vie des Saoudiennes. Si les femmes ne conduisaient pas jusqu’à l’an dernier, c’est parce que la société ne le souhaitait pas. La religion n’a rien à voir avec la conduite. A l’inverse, dans certaines familles, les hommes voulaient que leurs femmes et leurs filles conduisent, ceci depuis très longtemps. Mais la société n’était pas prête. Car, encore une fois, elle avance très lentement, selon ses propres règles et ses propres codes.

Le voile est-il, comme en Iran par exemple, un instrument de la lutte féministe saoudienne ?

Certaines Saoudiennes ne veulent absolument plus porter l’abaya. Si bien qu’en 2016, à l’occasion d’un papier sur l’affaire du burkini en France, j’avais rencontré plusieurs femmes qui s’étonnaient de la situation. Et se demandaient pourquoi les Françaises voulaient à tout prix porter ce vêtement. Elles étaient véritablement outrées de voir ce qu’il se passait dans notre pays, tandis qu’elles se battaient dans le leur pour montrer leur visage.

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Je me souviens de la princesse Adelha, la fille de feu le roi Abdallah, qui à un salon du livre, était arrivée avec le visage découvert, arborant un simple hijab. Elle est une référence pour les jeunes Saoudiennes qui, comme elle, ne veulent plus se cacher. Son message est clair : « Vous avez une identité, il faut vous montrer ». D’ailleurs, à La Mecque, les femmes ne portent pas le voile. C’est le seul endroit en Arabie saoudite où les femmes ne portent pas le niqab.

Quel geste pourrait faire le prince héritier en faveur des Saoudiennes à présent ?

Si Mohamed ben Salman permet aux femmes d’obtenir les pleins pouvoirs, si elles obtiennent l’abolition du tutorat, cela participera grandement à l’évolution de la femme en Arabie saoudite. Car lorsque j’évoquais la question avec certaines d’entre elles, dans mon premier livre [Révolution sous le voile, Editions First-Gründ, 2014, ndlr] notamment, elles m’assuraient que ce qu’elles désiraient avant tout était de ne plus être considérées comme des mineures. Ce qui est le cas aujourd’hui.

Lorsque j’étais en Arabie saoudite, par exemple, je n’existais pas juridiquement ; j’étais rattachée à l’iqama [le permis de travail, ndlr] de mon mari, quand bien même j’étais correspondante pour de nombreux journaux français. Je n’avais aucune existence légale. Quand j’ai été arrêtée avec Madeha [une photographe et psychothérapeute saoudienne qui apparait notamment dans le documentaire « Arabie saoudite, paroles de femmes », ndlr], nous avons passé pratiquement 4 heures 30 en garde-à-vue. J’ai appelé mon mari, qui a été convoqué au ministère de l’Intérieur le lendemain, et on lui a dit : « Tu tiens ta femme en laisse, sinon la prochaine fois, ce sont des coups de fouet qu’elle recevra ». Cet épisode douloureux, je l’ai vécu dans ma chair.

En attendant l’abolition du tutorat, Mohamed ben Salman pourrait commencer par avoir un geste royal à l’égard de tous les militants et de tous les intellectuels, dont plusieurs femmes, emprisonnés sans raison valable dans le royaume. Il en va de sa crédibilité, sur le plan national comme international. Car l’arrestation de plusieurs militantes saoudiennes, le 18 mai dernier, a mis un terme à l’image du dirigeant progressiste et moderne qu’il voulait donner de lui à l’endroit de la communauté internationale. A l’inverse, le jeune prince héritier présente le visage d’un autocrate, soutenu par son père, le roi Salman, tant que ce dernier sera vivant…

Propos recueillis par Stanislas Tain

 


Extrait de l’ouvrage Arabie saoudite 3.0. Paroles de la jeunesse saoudienne (Erick Bonnier, 2017, 169 pages)

« Dis-moi, Nour, dis-je en me tournant vers elle, tu es d’accord avec ce que vient de dire ton frère sur la famille, sur les valeurs saoudiennes et islamiques ?

– Oui.

— Mais quand il dit que le hidjab fait partie de votre identité nationale, ça ne te gêne pas d’entendre ça, toi, en tant que jeune femme ? Honnêtement, ça ne t’arrive jamais d’avoir envie de l’enlever, ce hidjab ?

— Ça peut m’arriver parfois. Mais il faut tenir compte du regard des autres. Aujourd’hui, trop de gens encore seraient choqués de me voir me promener dans la rue sans hidjab. Mais les choses évoluent. Il y a cinq ans, une abaya devait être obligatoirement noire. Tandis qu’à présent on voit de plus en plus d’abayas colorées, des blanches, des bleues… Les habitudes changent et certaines traditions sont en train de disparaître.

— Tu le crois vraiment ?

— Oui, la nouvelle génération commence à imposer ses propres valeurs. »

[…]

« Toi qui est une femme, Nour, quel regard portes-tu sur ta société ? Es-tu satisfaite de la place qu’elle accorde aux femmes ?

— Les choses ont beaucoup changé ces dernières années. la vie est plus facile pour les femmes que pour les gommes aujourd’hui.

— Ah bon !? Mais pourquoi ?

— Le gouvernement et les décideurs économiques offrent désormais plus d’opportunités de réussite aux femmes qu’aux hommes. Prenons l’exemple des bourses universitaires. Les filles sont systématiquement favorisées. En ce qui me concerne, j’ai obtenu très facilement ma bourse pour partir faire mon master à Londres. Alors que mes deux frères et mes cousins ont eu les pires difficultés pour arriver à en avoir une. Et c’est la même chose pour travailler. Il y a une sorte de discrimination positive à l’embauche en faveur des femmes. »

[…]

« Mais tu n’as pas l’impression que les femmes sont confinées dans un rôle mineur au sein des familles saoudiennes ?

— C’est de moins en moins vrai. Les jeunes générations sont en train de changer très vite. Je me rends souvent dans des écoles pour des actions de bénévolat. J’y rencontre beaucoup d’enfants et d’adolescents. Et je suis étonnée de voir le nombre de jeunes filles de 17 ou 18 ans qui font déjà du business tout en étant encore à l’école, qui font du commerce d’abayas, de pochettes de toilette, de cosmétiques, de parfums, de vêtements… Et qui se servent pour cela de leurs comptes Facebook ou Instagram… Certaines organisent des événements à l’échelle de tout un quartier pour vendre leurs produits… Non, le stéréotype de la femme saoudienne soumise et passive qui ne prendrait aucune initiative est complètement dépassé. Les jeunes filles d’aujourd’hui sont incroyablement fortes et entreprenantes ! »

 

Clarence Rodriguez

Grand-Reporter, auteure et consultante, Clarence Rodriguez a vécu de 2005 à 2017 en Arabie saoudite, où elle était la seule journaliste française accréditée permanente. Elle est notamment l’auteure de “Révolution sous le voile” et d'”Arabie saoudite 3.0″, ouvrage donnant la parole à la jeunesse saoudienne.