Yémen : des ONG appellent Emmanuel Macron à faire pression sur Abou Dabi

Alors que Mohamed ben Zayed, leader des EAU, est à Paris mercredi, de plus en plus de voix s’élèvent contre la guerre au Yémen.

La guerre au Yémen, longtemps considérée comme « oubliée », sort petit à petit de l’ombre. Depuis quelques semaines, les Occidentaux, jusqu’à présent très discrets sur la question, appellent en effet l’Arabie saoudite à se désengager du conflit, qui a fait, contrairement à ce qu’affirment les chiffres officiels, plusieurs dizaines de milliers de morts. L’ironie (tragique) du sort voulant que les premiers aient commencé à se faire entendre après le meurtre de Jamal Khashoggi, le 2 octobre dernier à Istanbul (Turquie). Car, selon toute vraisemblance, les ordres concernant l’intervention militaire au Yémen, en mars 2015, et l’assassinat du journaliste saoudien, émanent des mêmes têtes pensantes à Riyad.

« Pure démagogie »

Le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohamed ben Salman (MBS), que tout accuse dans l’affaire Khashoggi, se doit donc de faire profil bas au Yémen. Sous peine de voir sa crédibilité à l’international définitivement saccagée. Les Etats-Unis, alliés historiques des Saoudiens – et principal appui militaire de la coalition saoudienne au Yémen -, le lui ont fait comprendre il y a quelques semaines. Egratignant par-là même la politique éminemment pro-saoudienne de Donald Trump. Le 30 octobre dernier, Mike Pompeo, le secrétaire d’Etat américain, a effectivement déclaré que « le moment est venu de mettre fin aux hostilités ». A charge pour Riyad, dans un premier temps, de stopper ses bombardements sur les civils.

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Le même jour, la ministre française des Armées, Florence Parly, lui a emboité le pas, estimant « sans issue » l’intervention saoudienne au Yémen. Qui doit « cesser » selon elle. Mais la France, tout comme les Etats-Unis, marchent sur des braises, dans le dossier yéménite. Car les deux doivent veiller à ne pas fâcher le puissant partenaire économique saoudien. Qui, pour rappel, fait marcher leur industrie de l’armement à plein régime, malgré les appels de certaines ONG leur enjoignant de cesser cette relation commerciale. Que, contrairement à la chancelière allemande Angela Merkel, le président français, Emmanuel Macron, n’a pas souhaité remettre en cause. Estimant qu’il s’agissait là de « pure démagogie ».

« En première ligne »

Contrariées, les associations opposées à la guerre au Yémen n’ont pas désarmé pour autant. Elles voient même dans la venue à Paris, demain, du prince héritier d’Abou Dabi, Mohamed ben Zayed (MBZ), l’occasion pour la France de « faire cesser la guerre au Yémen »« En tant qu’homme fort de son pays, [MBZ] porte une lourde responsabilité dans la poursuite de cette guerre, estiment plusieurs organisations, dont Care France, dans un communiqué publié hier. Les Emirats arabes unis sont en effet, aux côtés de l’Arabie saoudite, un acteur majeur de la coalition […]. » Et se seraient rendus coupables, comme toutes les parties au conflit, de potentiels « crimes de guerre » selon les Nations unies (ONU).

La semaine dernière, à Hodeïda, des affrontements entre la coalition saoudienne et les Houthis ont fait quelque 150 morts en 24 heures. Et des combats ont éclaté hier soir, dans la zone portuaire, après une semaine de désescalade.

Si Riyad essuie le plus de critiques à l’international, Abou Dabi mérite ainsi son lot de reproches, estiment les associations. « Les EAU sont spécifiquement en première ligne dans le cadre de la bataille […] d’Hodeïda », rappellent-elles. La ville portuaire, par où transite 70 % des importations yéménites ainsi que l’aide humanitaire, subit « une nouvelle offensive depuis une quinzaine de jours » des forces de la coalition, qui tentent de la reprendre aux rebelles Houthis – soutenus par l’Iran. « Certaines zones de la région sont aujourd’hui extrêmement difficile d’accès », notamment pour les convois humanitaires, notent les associations. Ceci alors que 14 millions de personnes pourraient souffrir de « pré-famine » d’ici peu.

« D’ici la fin de l’année »

« Face à cela, les organisation signataires demandent au président de la République française de peser de tout son poids auprès de son partenaire émirati pour stopper l’offensive d’Hodeïda », indique le communiqué. Qui ajoute : « La France doit continuer d’exiger un accès humanitaire sans entrave, notamment en s’assurant que les travailleurs humanitaires puissent se rendre jusqu’aux personnes dans le besoin ». Enfin, les associations appellent le chef de l’Etat français à « suspendre les ventes d’armements aux parties en conflit au Yémen, dont les Emirats arabes unis ». Et estiment  qu’une « commission d’enquête parlementaire » sur la question doit voir le jour, afin que les députés s’en saisissent.

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Emmanuel Macron saura-t-il « porter une parole publique claire et sans ambiguïté » face à son (quasi) homologue émirati ? L’heure de taper du poing sur la table a, en tout cas, manifestement sonné. En France – le chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian, a par exemple estimé qu’il fallait « arrêter les frais » – comme ailleurs. Il y a quelques jours, le ministre britannique des Affaires étrangères, Jeremy Hunt, a ainsi rencontré tour à tour le roi Salman d’Arabie saoudite et MBZ, afin d’évoquer le coût « incalculable » du conflit yéménite. Et tenter d’organiser un nouveau round de négociations, entre coalition saoudienne et Houthis – ce que souhaite l’envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen, Martin Griffiths -, « d’ici la fin de l’année ». Les rebelles et le pouvoir yéménite (en exil en Arabie saoudite) se sont d’ailleurs prononcés, hier soir, pour une solution politique au conflit. Et, donc, la paix.

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Stanislas Tain

Rédacteur en chef