Au Maroc, les « influenceurs 2.0 » instrumentalisent-ils l’aumône à des fins politiques ?

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21.06.2019

Certains Youtubers marocains profitent de leur célébrité pour voler au secours des plus démunis… et critiquer le pouvoir.

Le monde arabo-musulman s’articule historiquement autour de la culture de l’ « aumône légale », ou Zakat, troisième pilier de l’Islam. Depuis quelques années, cette obligation religieuse a mué avec l’arrivée des réseaux sociaux, et nombreux sont les fidèles à collecter et relayer leurs œuvres caritatives sur la Toile. Le Maroc est, à ce titre, particulièrement touché par ce phénomène. Sur Snapchat ou Facebook, des influenceurs 2.0 essaiment et se mettent en scène, volant au secours des plus démunis.

Des actions altruistes et pieuses qui dissimulent pourtant, en filigrane, la ligne politique de leurs auteurs. C’est par exemple le cas de Youssef Zerouali, jeune franco-marocain bien connu des réseaux sociaux. Celui-ci publie régulièrement sur son compte Facebook des vidéos appelant à aider financièrement les personnes en détresse. En juin dernier, il récolte ainsi en deux semaines près de 460000 dirhams (soit un peu plus de 40000 euros) pour une veuve mère de 5 enfants vivant dans la précarité au Maroc.

Le jeune influenceur saura orchestrer la collecte de la Zakat, mais aussi le moment où il offrira la somme, en liquide, à la famille. Des vidéos virales, qui assurent la popularité de Youssef Zerouali : sur l’une de ses pages, supprimée après des accusations d’escroquerie, il cumulait plus de 800000 abonnés.

Derrière la charité

Imnir Amine, jeune berbère d’une trentaine d’années, est une autre figure clef de cette mouvance. Le propriétaire de la chaîne Youtube Faysbouki TV tient le premier rôle dans des vidéos léchées, tournées en haute définition, où on le voit aller d’une région reculée à une autre afin de venir en aide aux «plus démunis». Le storytelling, qui semble presque calqué sur celui de l’émission américaine à succès «Les Maçons du cœur», culmine au moment où Imnir Amine transmet aux pauvres hères le sésame vers une vie meilleure : une enveloppe garnie de billets, issus pour la plupart de l’étranger.

Ces dons, résultats de cagnottes en ligne ou adressées en espèces, renforcent l’image de bons musulmans d’Imnir Amine et de Youssef Zerouali. Toutefois, derrière cette image d’Épinal se dresse une réalité plus crue : les jeunes trentenaires philanthropes semblent servir un objectif politique commun. Car, en filigrane, d’une vidéo à l’autre, Imnir Amine et Youssef Zerouali produisent des diatribes à l’égard du pouvoir en place. Fin 2018, Imnir Amine se faisait par exemple l’écho d’un rassemblement contre la construction d’un projet immobilier, interpellant directement, et même violemment, Mohammed VI. 

Imnir Amine, propriétaire de la chaîne Youtube Faysbouki TV, couvrant un rassemblement de citoyens en colère au Maroc.

Youssef Zerouali est quant à lui à l’affiche de la chaîne YouTube RachaD BIF. Proche des revendications des militants du « boycott marocain », dont il emprunte le visuel. Ce mouvement contestataire, qui a éclaté en avril 2018, avait pris de court pouvoirs publics, partis politiques et journalistes, par sa virulence et sa soudaineté.

Héritière de ce mouvement, la chaîne RachaD BIF donne la parole à des figures clefs du boycott, comme Moul Chekara, mais aussi Imnir Amine. Elle prête aussi son audience au prédicateur Radwan ben Abdul Salam, dont les positions radicales sont en décalage avec la loi – notamment sur la polygamie, qu’il pratique ouvertement. Fort de leur aura, Imnir Amine, Youssef Zerouali et Radwan ben Abdul Salam fustigent régulièrement la corruption de tous les partis politiques en place au Maroc, sans exception. Dans quel but?

Front islamique du Salut

Pour comprendre l’action de ces nouveaux chevaliers blancs, il n’est pas inutile de se replonger dans l’histoire du monde arabe, et plus spécifiquement celle d’un voisin du Maroc. Le mélange entre propos politiques et actions caritatives n’est pas sans rappeler un précédent algérien : celui du Front islamique du Salut (FIS), dont les premiers succès électoraux trouvent leur origine dans un militantisme caritatif préparé de longue date.

Durant les années 80, de nombreux imams ou des sympathisants du FIS vont multiplier les appels à la solidarité et organiser des collectes de grande ampleur (appels publics, organisations des dons, distributions des biens récoltés…). Obligation coranique censée purifier par le don aux pauvres les biens acquis, la Zakat devient alors un instrument de publicité pour les réseaux islamistes algériens.

De gauche à droite, la page d’accueil de la chaîne RachaD BIF et les prises de parole de Youssef Zerouali, Imnir Amine et Radwan ben Abdul Salam, Youtubers marocains.

L’organisation de ces dispositifs caritatifs, autour de la collecte et la distribution de dons (argents, médicaments, vêtements…), va aussi rapidement représenter une expérience et un savoir-faire, traduits un peu plus tard en termes politiques. La gestion d’un budget, le recrutement de bénévoles, la connaissance des besoins des populations locales, vont permettre à tout un réseau salafiste algérien d’acquérir des compétences, qui seront transférées ensuite de la cause religieuse à la cause partisane.

La Zakat a également permis aux futurs militants et cadres du FIS de mettre en place une armée de donateurs, par la suite mobilisés lors de de la création du parti en 1989, quand l’Etat algérien s’est ouvert au multipartisme.

Enfin et surtout, cette approche a rendu possible le confinement des populations aidées dans une situation de dépendance matérielle vis-à-vis du FIS. Une relation particulièrement utile pour récolter un soutien populaire, notamment après la création du parti. Comme l’écrit la chercheuse Myriam Aït Aoudia dans un article consacré au FIS, « la vulnérabilité des populations concernées permet au parti d’adopter un rôle protecteur. Ce faisant, les responsables escomptent des bénéfices en termes d’adhésion, de diffusion du programme politique et de soutien électoral».

Une forme de clientélisme rendue «moralement acceptable» par sa dimension religieuse et spirituelle, qui perdurera ensuite lors de la guerre civile entre islamistes et militaires dans les années 90.

Un but électoral ?

En utilisant la Zakat comme levier d’influence politique, il n’est pas interdit de penser que les «influenceurs 2.0», au Maroc, réinterprètent une méthode qui a donc fait ses preuves en Algérie, 30 ans auparavant. À ceci près que les nouvelles technologies permettent à ces « bonnes âmes » de s’aguerrir aux techniques de l’activisme en ligne, de récolte de fonds et d’influence, sous couvert d’actions sociales et religieuses.

Si, pour l’instant, cette instrumentalisation de l’aumône ne s’accompagne pas de revendications assumées, le boycott marocain d’avril 2018, dont les donneurs d’ordre n’ont toujours pas été identifiés, semble indiquer toutefois la présence d’une idéologie politique… voire un but électoral ?

À ce titre, l’exemple algérien peut donner un aperçu de la redoutable efficacité d’une stratégie mêlant politique et religion. Inconnu à sa constitution en 1989, le FIS avait remporté la majorité des sièges lors des élections législatives, en 1991. Seulement deux ans plus tard.