Procès de Salah Ben Youssef : en Tunisie, pas de mémoire collective sans justice

Tout pays en période de transition, comme la Tunisie, doit nécessairement passer par un processus dit de « mémoire collective ».

Dans plusieurs pays comme la Tunisie, la justice transitionnelle a été adoptée pour passer d’un état de guerre civile ou de dictature à l’institution d’une démocratie. C’est-à-dire un système basé sur le respect des droits de l’humain et de l’État de droit. Il s’agit donc d’un processus complexe, qui se compose de plusieurs phases, mécanismes et catégories d’action.

La mémoire collective peut aider une société en devenir à régler ses comptes avec son passé via deux alternatives : la stratégie du « forgive and forget » (« pardonne et oublie »), qui consiste essentiellement à oublier le passé et à  repartir de zéro comme si rien n’était survenu ; ou celle du « revealing is healing » (« révéler pour guérir »), qui consiste à analyser toutes les responsabilités passées (individuelles et collectives), à reconnaître le rôle des acteurs (victimes, coupables, profiteurs, neutres, etc.) et à travailler sur un passé encore présent.

Epargner le « père fondateur »

D’abord, revenons sur la définition de la justice transitionnelle. Selon un rapport des Nations unies (ONU) de 2004, il s’agit de l’ensemble des processus et mécanismes liés aux tentatives d’une société de se sortir d’un passé tissé de violences et d’abus, dans le but d’assurer une réconciliation entre les groupes divergents, les citoyens et les institutions qui la composent. Et, ainsi, de reconstruire une société économiquement et politiquement stable.

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C’est dans ce sens que la chambre criminelle spécialisée dans la justice transitionnelle près le tribunal de première instance de Tunis, a entamé jeudi 16 mai le procès des personnes impliquées dans l’assassinat, en 1961, du dirigeant politique Salah Ben Youssef. Ce procès intervient après un processus d’instruction et de témoignages recueillis par l’Instance vérité et dignité (IVD), qui a soumis le dossier à la justice.

« L’inculpation est prouvée pour six personnes, à savoir Habib Bourguiba, Hassan Ben Abdelaziz El Ouerdani, Béchir Zarg Layoun, Abdallah Ben Mabrouk El Ouerdani, Mohamed Ben Khlifa Mehrez, Hamida Binterbout », a fait savoir l’avocat de la défense, Afif Ben Youssef.

Mais ce procès posthume semble en indisposer plus d’un ; il dérange, toujours en vertu de cet esprit du « sacré », de cette politique qui consiste à ne pas y toucher, d’épargner le « père fondateur », le « leader », le « bâtisseur » de la Tunisie moderne. Même si le prix à payer est la vérité ; qu’importe qu’une partie de notre histoire soit falsifiée.

Candidat à l’erreur

Les avis et les opinions ont ainsi fusé, depuis l’annonce du procès. Des chroniques et des déclarations houleuses, qui voient dans le procès, entre autres : une honte, une indécence et une atteinte à la personne de Habib Bourguiba. Comme si l’attachement au passé et la nostalgie en aveuglaient certains, qui ne veulent plus retourner la terre à la recherche de la vérité pour reconstruire la deuxième République sur de bonnes bases.

Pourtant, l’une des règles de la démocratie n’est-elle pas que nul n’est intouchable ? L’un des socles de l’Etat de droit, que nul n’est au-dessus de la loi ? Pas même les leaders ni les présidents ? C’est à la justice de faire son travail et de condamner – y compris post-mortem – si les preuves sont réunies. La rue n’est pas un tribunal et les émotions demeurent l’essence même de la subjectivité qui, souvent, fait dévier les trajectoires.

A ceux qui crient à l’illégitimité du procès posthume de l’ex-compagnon de route (puis ennemi) de Bourguiba, Salah Ben Youssef, ayez un minimum d’intérêt pour votre pays et assumez la responsabilité dont nous avons héritée du passé. Comprenez que tant que l’impunité sévira, la division persistera, nous rendant vulnérables et peu solidaires. Incapables de construire la Tunisie de demain.

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A ceux qui considèrent encore Bourguiba comme un Dieu : il ne l’est pas. Aussi nationaliste, aussi intelligent, aussi stratège et aussi leader fut-il, il n’était « qu’un » homme et, donc, candidat à l’erreur. Tout comme Salah Ben Youssef d’ailleurs.

Et à ceux qui estiment enfin que « si Salah Ben Youssef avait assassiné Bourguiba, il n’y aurait pas eu de Tunisie » (lu dans une chronique), voici une réponse : si tel avait été le cas, nous aurions eu droit à une scène politique et sociale totalement inversée ; tous ceux qui défendent Bourguiba auraient défendu Ben Youssef et traité le premier de dictateur. Qui aurait dû, selon eux, croupir en prison.

L’intérêt des Tunisiennes et des Tunisiens

Car fondamentalement, il ne s’agit pas d’un combat de valeurs mais d’intérêts personnels. Et nous ne sommes pas là pour débattre de qui a tué qui, il existe des instances qui ont les prérogatives nécessaires pour ce faire. Nous aspirons à la justice, à la vérité, de même que nous recherchons la démocratie, que certains veulent biaiser aujourd’hui par un processus contre-révolutionnaire médiocre.

Cessons d’incarner, de symboliser, de personnifier. La Tunisie ne se résume pas à un homme ni à un groupe d’hommes, mais à une histoire, à des évènements, à des faits et à des valeurs. La Tunisie n’est ni celle de Bourguiba, ni celle de Ben Salah, ni celle de Ben Ali, ni celle des anti-islamistes. Elle n’appartient à personne. Mais à toutes et tous.

Si nous traversons l’une des pires périodes de l’histoire sur le plan social, économique et politique, c’est dû à des erreurs passées, à l’impunité, au silence complice. Et surtout à la personnification du pouvoir, qu’il faut absolument faire cesser aujourd’hui. Apprenons à mettre l’intérêt des Tunisiennes et des Tunisiens, de la nation, au-dessus de ceux des « hommes providentiels », et sachons nous acquitter des dettes de l’histoire. Nous n’avancerons pas autrement.