Blocus : le Qatar pense son indépendance alimentaire et son développement agricole

Le blocus imposé au Qatar par l’Arabie saoudite, en juin 2017, a fragilisé l’émirat en matière d’approvisionnements alimentaires.

Le blocus imposé au Qatar, par une coalition formée notamment de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis (EAU), de l’Égypte et du Bahreïn, en juin 2017, a fragilisé l’émirat en matière d’approvisionnements alimentaires et remis à l’agenda politique et diplomatique la question agricole dans le Golfe. Augmenter la production agricole et réduire sa dépendance à l’extérieur : un enjeu stratégique pour la sécurité et la stabilité du Qatar ; il faut en effet offrir une alimentation peu chère aux 2,6 millions de résidents, dont l’immense majorité est étrangère, tout en contenant la facture alimentaire qui ne cesse d’augmenter.

En 2001, les importations alimentaires représentaient 500 millions de dollars et, en 2016, atteignaient la barre des 3 milliards de dollars. En plus de l’évolution des prix sur les marchés internationaux, la croissance économique et démographique du Qatar depuis 20 ans pousse la consommation de produits alimentaires. Celle-ci va continuer de croître avec la hausse du tourisme et la perspective de la Coupe du monde 2022.

Doha en quête d’alliés

On ne peut cependant pas dire que le Qatar soit en situation d’insécurité alimentaire. Même si l’annonce de la fermeture par Riyad de la seule frontière terrestre de l’émirat, par laquelle transitent près de 40 % des importations alimentaires du pays, a pu créer la panique parmi les résidents. Ces derniers ont aussitôt pris d’assaut les supermarchés par crainte d’une pénurie alimentaire.

Lire aussi : Transformer le Qatar en île : « Une autre manière d’isoler » l’émirat pour Riyad

La position géographique du Qatar ne joue pas en sa faveur, compte tenu des risques que font peser les tensions régionales sur la circulation maritime dans les détroits d’Ormuz dans le Golfe et de Suez en Égypte. Le Qatar est en effet dépendant des approvisionnements extérieurs, puisque 90 % des denrées alimentaires sont importées, principalement des fruits et légumes, de la viande et des céréales (blé et riz) en provenance du Brésil, de l’Australie ainsi que de l’Inde ; 50 % des œufs et des produits laitiers provenaient d’ailleurs d’Arabie saoudite.

Mais les tentatives d’asphyxier et d’isoler le Qatar semblent ne pas avoir fonctionné. Au contraire, dans une géopolitique en constante redéfinition, Doha a trouvé d’autres alliés, notamment la Russie et l’Iran, qui ont offert leur soutien à l’émirat en envoyant des bateaux et des avions cargos de ravitaillement.

Indépendance alimentaire : 40 % d’autosuffisance en 2023 ?

En plus de rebattre le jeu des relations internationales dans la région, le blocus a aussi remis à l’agenda l’urgence du développement agricole de l’émirat. Il ne s’agit cependant pas d’une nouveauté puisqu’en 2008, déjà, les risques de pénuries étaient dans tous les esprits avec la hausse des prix des matières premières sur les marchés internationaux. C’est ce qui a conduit Doha à créer le Plan national de sécurité alimentaire (QNFSP), qui prévoyait alors 70 % d’autosuffisance en produits alimentaires à l’horizon 2023.

Devant le défi agronomique, économique et politique, les ambitions ont été revues à la baisse avec un objectif actuel, encore ambitieux, de 40 % d’autosuffisance. Car les contraintes qui pèsent sur le secteur agricole sont colossales, surtout sur le plan du climat et des ressources naturelles. Les terres arables représentent seulement 1 % de la superficie et seul 36 m3 d’eau sont disponibles par an et par habitant. Dans ces rudes conditions, l’émirat produit essentiellement des dattes, de la volaille, des légumes et du poisson. La majorité des superficies cultivée l’est d’ailleurs pour du fourrage à destination de l’alimentation animale.

Lire aussi : Un an après le début du blocus, le Qatar affiche sa résilience

Des efforts restent à consentir pour que le pays augmente son autosuffisance. Une politique spécifique et incitative sur le plan agricole, calquée sur celle menée pour le secteur industriel, notamment en termes de crédits et de subventions, pourrait donner au Qatar les moyens de ses ambitions. En plus du manque de terres et d’eau, le secteur, qui ne représente que 0,2 % du PIB, manque encore d’investisseurs, de compétences et de connaissances.

Faire venir des investisseurs 

En outre, il s’agit aussi de répondre à la demande de produits « bio » et sains sur le plan nutritif compte tenu des taux très élevés de surpoids et d’obésité. Les consommateurs sont aussi très méfiants vis-à-vis des denrées produites localement, ce qui offre des perspectives intéressantes pour les agricultures françaises. Un accord bilatéral incluant une déclaration d’intention en matière de sécurité alimentaire, d’agriculture et d’agroalimentaire vient d’ailleurs d’être signée entre les ambassadeurs des deux pays.

Doha a également annoncé depuis le blocus de 2017 des projets d’envergure pour augmenter le nombre d’unités de production sous serre dans le désert, comme le Sahara Forest Project lancé en 2012, ainsi que des usines de transformation agroalimentaire, des fermes avicoles, etc. La logistique (stockage) et les infrastructures de transport (ports, aéroports) sont aussi un élément capital de la stratégie du pays qui entend devenir un hub régional et rattraper ainsi son voisin, les EAU.

Comme dans bien d’autres secteurs économiques, mais aussi diplomatiques, les ambitions du Qatar pour son agriculture et son alimentation sont grandes. Une question demeure cependant : qu’adviendra-t-il de ces ambitions quand les eaux troubles du Golfe deviendront moins agitées ? Quid de l’après blocus ? 60 % de son alimentation continuerait de venir de l’extérieur selon l’audacieux plan de sécurité alimentaire. Le pays et ses entreprises devront encore importer, mais aussi investir à l’étranger, comme c’est déjà le cas en Inde et en Australie. Et pourquoi pas coopérer, y compris avec les autres États du Golfe.

Lire aussi : Le Qatar s’engage à investir 10 milliards d’euros sur 5 ans en Allemagne

Matthieu Brun est doctorant en science politique et consultant sur les relations internationales en Méditerranée et au Moyen Orient ainsi que sur la géopolitique de l’agriculture.