Le gnawa d’Algérie, une musique du monde… parallèle !

De plus en plus de mélomanes algériens s’intéressent à ce genre musical resté dans l’intimité pendant de nombreuses années.

Le gnawa, ou le blues africain à l’état brut. En Algérie, cette musique, profondément spirituelle, a réussi à traverser des siècles d’existence. Mais telle une potion magique, ce blues demeure jalousement conservé par et pour les descendants des différentes confréries issues de la Zaouia de Sidi B’lel. Et pendant très longtemps, cette couleur musicale était presque inexistante, car réduite à un style mineur assimilé à du folklore.

Diffusion du gnawa

Dans le parler algérien, dire « gnawa » fait tout de suite penser au piment de Cayenne. « Felfel Gnawa » en arabe dialectal. Le terme « Diwan » est donc là pour faire consensus, puisque dans chaque région du pays, la Gnawa est quand même appelée différemment. Exemples : à Ghardaia ( Dans la vallée du M’zab) ce style est appelé « Dendoun » ; à Constantine, on l’appelle « El Ouesfen » (esclaves ou serviteurs) ; et si vous allez vers l’Oranie, vous y entendrez parler de « Ouled Sidi Blel » – en référence aux enfants de Bilal Ibn Ribah, compagnon et muezzin du prophète Mahomet.

Quoi qu’il en soit, de plus en plus de mélomanes algériens s’intéressent à ce genre musical. Et c’est peut-être, quelque part, grâce à ses représentants les plus illustres.

Eté 1992. Un jeune groupe de musique voit le jour. Il s’appelle Gnawa Diffusion et est chapeauté par le charismatique Amazigh Kateb, fils du grand écrivain algérien Kateb Yacine. Constituée de musiciens de talent maitrisant plusieurs styles, la troupe se démarque immédiatement. Son secret ? Une fusion intelligente et une imagination débordante dans l’écriture des textes, le plus souvent engagés. Gnawa diffusion aura été indiscutablement à l’origine de la désacralisation d’une musique jusque-là cloitrée dans les cérémonies privées.

Entre, d’une part, le groove du goumbri (guitare tambour à trois cordes) soutenu par les karkabous (pair de crotales en fer) et les inimitables cris de souffrances d’Amazigh, et d’autre part le son chaleureusement électrique et communicatif des musiciens ; le jeune groupe enchaine les succès. Forcément, les textes y sont pour beaucoup : « Sabrina » n’est pas « Guelb ou Dem » et « Ya Laymi » n’a rien de « Baba Salem ». Et ça le public l’a compris. Leurs adeptes se comptent à présent par dizaines de milliers.

« Un mélange de rai, reggae, gnawa »

Il faut dire qu’avant les Gnawa Diffusion, d’autres artistes algériens de renom se sont réellement intéressés à cette musique. A Paris, en 1994, le bassiste Youcef Boukella sortait son premier album baptisé « Salam » (Paix). Débordant de rythmes et de vibrations explicitement Gnawa, l’opus sent presque l’encens… qu’on hume volontiers dans les cérémonies. S’agit-il d’une inévitable influence ou plutôt d’un choix artistique ? La réponse remonte à la fin des années 80.

Youcef Boukella s’en rappelle comme si c’était hier : « La chanson « Hagda » (Comme ça) du groupe Raina Rai a tout déclenché ! ». Pour lui, ce n’était pas du diwan gnawa pur, mais « bien plus que ça »Il estime qu’avec un simple riff de guitare, le groupe originaire de Sidi Belabes a ouvert une porte dans la musique algérienne. « Un mélange de rai, reggae, gnawa ! » estime-t-il. Et d’ajouter : « Cela nous disait, entre les lignes mais clairement : Africa !, alors qu’on a été élevés dans la culture arabo-andalouse ».

Reste que, pour notre interlocuteur, la musique gnawa d’Algérie a longtemps été cachée. « Tout comme le rai, le kabyle, entre autres » fait-il remarquer. Youcef, également leader du groupe l’Orchestre National de Barbès (ONB), se montre toutefois satisfait de l’évolution qu’a connue cette musique. « Aujourd’hui, les jeunes musiciens improvisent sur des riffs de goumbri. Certains diront que cela dénature le Diwan. Je pense le contraire » nous a-t-il confié. Il espère même voir un jour la naissance d’une structure pour la sauvegarde de ce répertoire de la culture musicale algérienne.

Festival international

Youcef Boukella d’évoquer également la mémoire d’un grand maître disparu en novembre 2008 : Mâallem Benaissa Bahaz. « Benaissa (que Dieu ait son âme) était un ami d’enfance. On habitait le même quartier [Belcourt, ndlr]. » Il nous confirme l’information qu’il devait bel et bien rejoindre l’ONB. « Mais le destin en a décidé autrement » regrette-t-il. Mâallem Benaissa était un virtuose du goumbri. Un artiste d’une générosité sans commune mesure. En compagnie du percussionniste Abdelhakim Ait Aissa, il avait décidé de former le groupe Diwan D’zair. Une formation musicale aux allures d’école ouverte aux passionnés des rythmes africains et, surtout, de la transe spécifique au gnawa algérien.

En 2003, sa participation à l’année de l’Algérie en France n’est pas passée inaperçue. Il est ainsi devenu le premier Gnawi à faire connaître la musique du Diwan sur une scène européenne. Même si la mort l’a arraché aux siens, « Ben » aura néanmoins laissé derrière lui une belle relève. Il aura surtout démocratisé une musique des plus conservées, pour ne pas dire fermées au contact extérieur. Il a laissé un seul et unique album sorti intitulé Diwan. C’était en 2007.

En cette même année, et au vu de l’ampleur que prenait la musique gnawa en Algérie, la ministre de la culture de l’époque, Khalida Toumi, a institutionnalisé un festival national de chant et de danse gnawa. Organisé annuellement à Bechar (dans le sud ouest du pays), l’événement comprend aussi un concours national dans le but d’encourager les groupes algériens à aller de l’avant. La même année, un autre festival, mais cette fois-ci international, a vu le jour. Il se tient chaque année à Alger. Karim Ziad, Nguyen Li, Oumou Sangaré, Manu Di Bango, Omar Soza, Richard Bona, Tony Allen ou Bassekou Kouyaté, font partie des artistes de renommée internationale à y participer. Et la liste est encore longue.

Dire qu’il y a trente ans, le gnawa n’était qu’une petite musique… d’un monde parallèle !

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