Marrakech, ou les aléas du développement par le tourisme

Le philosophe Mostafa Chebbak aborde les « cartes postales » décalées de l’OMT, entre mythe et réalité.

Challenge, « le site marocain des décideurs », comme il se définit, publie le 22 septembre 2015 une information qui semble à ses yeux fondamentale : « Le CRT (Conseil Régional du Tourisme) de Marrakech devient membre de l’OMT » ! Ledit « grand événement international » est rapporté ainsi :

« Grande nouvelle pour le tourisme marocain en général et pour les professionnels du tourisme à Marrakech en particulier. En effet, l’assemblée générale de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT), tenue à Medellin, en Colombie, du 12 au 17 septembre 2015, a accepté la candidature du CRT (Conseil Régional du Tourisme) de Marrakech en qualité de membre affilié. (…) A travers le CRT de la cité ocre, c’est non seulement Marrakech mais tout le Royaume qui est ainsi honoré par ce plébiscite. Une trentaine d’organismes africains sont membres au sein de l’OMT qui compte actuellement plus de 480 membres des cinq continents. En tant que membre désormais de plein droit de l’Organisation Mondiale du Tourisme, le CRT de Marrakech a l’occasion de faire véhiculer auprès des membres de cette instance mondiale les valeurs culturelles et civilisationnelles du Maroc et de promouvoir, plus spécifiquement, la destination touristique marrakchie dans les grands forums touristiques internationaux. »

On dirait qu’un chercheur marocain a fini, après de longues et laborieuses années de recherches, par décrocher le Nobel en physique, ou qu’un metteur en scène, subtil et créatif, a raflé tous les Oscars. Mais que sait-on au juste de ces coquilles, souvent vides, que sont ces organismes internationaux : Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture), Unicef (Fonds des Nations unies pour l’enfance), entre autres OMS (Organisation mondiale de la Santé) et, bien évidemment, OMT ?

Ecrin du patrimoine national marocain avec sa médina médiévale classée par l’Unesco, Marrakech subit depuis des mois une crise grave et inédite due à la pandémie Covid-19. Privée de  ses touristes, la ville ocre est au bord de l’étouffement. L’hécatombe économique et sociale s’est abattue sur le secteur du tourisme et du voyage par tout dans le monde. Les professionnels les plus aguerris du secteur ainsi que ceux de l’informel crient leur immense désarroi. Certes, la gestion erratique de la pandémie, constatée à l’échelle mondiale, n’a épargné aucun pouvoir public. Mais elle a offert néanmoins à tous l’occasion de remettre en question une myriade d’idées reçues et d’habitudes installées.

Le constat est simple et bouleversant : les acteurs du tourisme se sont trouvés subitement livrés à eux-mêmes malgré les quelques aides annoncées par les pouvoirs publics. Du côté de l’Organisation Mondiale du Tourisme : silence radio ! Il suffit de taper le mot « Marrakech » sur son site Internet pour n’obtenir que… deux liens brefs et circonstanciés : le premier datant de décembre 2008, l’autre de juin 2015 ! Aussi est-il temps de déconstruire le discours incolore/inodore de cette organisation fantôme et de remettre en question par là même une myriade d’idées saugrenues que cette organisation a pris l’habitude de véhiculer depuis de longues années. A cet effet, nous allons nous concentrer à titre indicatif sur  le Code mondial d’éthique du tourisme que cette organisation avait élaborée à l’orée des années 2000.

Le Code mondial d’éthique du tourisme : un miroir aux alouettes

A l’instar de l’Ancien Testament, le Code mondial d’éthique du tourisme (adopté par l’OMT lors d’une assemblée générale en 1999 à Santiago du Chili) comprend « dix commandements ». Cherche-t-on par là à draper une activité humaine, trop humaine peut-être, des oripeaux clinquants de la solennité, sinon de la sacralité, et éluder ainsi, sinon neutraliser, toute tentative critique ? Ce qui gène dans la sémantique de ce Code, c’est sa litanie idéologique franchement néolibérale où une noria de notions faussement tiers-mondistes (tourisme « durable », « équitable », « solidaire », « éthique »…) sont, pêle-mêle, recyclées et réactivées pour enjoliver une réalité souvent peu reluisante.

Comme moult autres organisations onusiennes, l’OMT passe pour être maître dans la manipulation des discours politiquement corrects, les slogans tape-à-l’œil et l’affichage effronté des bons-faux sentiments. Et comme bien d’autres pays dits en voie de développement, le Maroc a intégré le sérail de cette organisation mondiale dès sa fondation. Le pays qui venait de s’émanciper de l’étreinte coloniale s’efforçait à construire une économie nationale pérenne. Ne pouvant compter, comme d’autres pays arabes sur le pétrole, il devait impérativement se concentrer sur deux options : l’industrialisation ou le tourisme.

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Pour garantir une lecture claire du corpus en question, la méthode adoptée suivra deux temps : d’abord, un essai de compréhension du tourisme comme phénomène spécifique à la modernité ; ensuite, une exposition résumée, mais critique, des dix articles du Code tels qu’ils sont véhiculés, par l’OMT, dans un langage prétendument « éthique ». Pour conclure, un essai de contextualisation de l’option touristique sera esquissé. 

Le tourisme : un phénomène moderne

S’il y a une activité humaine très prisée de nos jours (pour ne pas dire à la mode) et qui exprime de surcroît la condition moderne dans toute son ampleur et ses contradictions (encourager par médias interposés, par exemple, des pratiques qui nuisent à l’environnement et tenir en même temps un discours sur sa préservation), c’est bel et bien le tourisme. Né du sérail même de la modernité post-dix-huitième siècle, le tourisme est le produit d’une rencontre unique, mais fructueuse, entre quatre facteurs inédits spécifiques à l’histoire de l’humanité européenne (et par « européenne, il ne faut entendre ni un peuple, ni une ethnie ou un territoire, mais une attitude, une posture, une certaine manière de voir et d’agir). On ne comprendrait rien à la structure du tourisme, comme pratique humaine signifiante, si on ne prenait pas en compte les éléments majeurs qui ont déterminé sa genèse.

D’abord, la réforme politique inaugurée par la Révolution française qui fut à l’origine de l’individualisme moderne – invention de l’individu libre et, par là même, maître autonome de son temps libre (1). Ensuite, la révolution industrielle qui a offert à ce même individu les outils techniques et les moyens économiques nécessaires à son émancipation – utilisation, par exemple, de la machine qui libère le temps, réduit l’espace et inaugure ainsi l’ère de la mobilité constante, tant bien réelle que virtuelle : automobile, train, paquebot, avion…

Ensuite encore, le colonialisme européen qui va permettre aux ressortissants des puissances coloniales de cultiver une certaine expérience de l’exotisme hantée par le double fantasme de la terra deserta et du « bon sauvage », mais constamment animée par un indéracinable sentiment de supériorité dont le touriste moyen occidental n’arrive pas, encore de nos jours, à se départir (2). Enfin, l’éclosion, avec le romantisme, d’une authentique littérature de voyage à qui Chateaubriand, Loti et Segalen, entre autres, vont conférer ses lettres de noblesse, avant de sombrer, avec l’avènement de la société de spectacle et des médias, dans la récupération publicitaire tout azimut. Aujourd’hui les chaînes tv dédiées au voyage rivalisent avec les périodiques classiques et les sites web (3). 

Ainsi, maillon par maillon, le tourisme se retrouve-t-il au bout d’une chaîne forgée et structurée de part en part par la modernité. Mais qu’entendre, au juste, par « tourisme », ce phénomène emblématique de la société moderne ? Et en quoi, et jusqu’à quelle mesure, cette pratique humaine – fondée sur l’exploitation utilitariste de tout ce qui se rapporte à l’hédonisme individualiste, au désengagement oisif suscité par l’idée même du voyage et à la quête d’un ailleurs sublimé – pourrait-elle, réellement, produire, ou respecter, des valeurs désintéressées axées sur le partage, la solidarité, l’altruisme, l’engagement… ?

Pour Georges Courade, « le tourisme est une forme typiquement occidentale de ‘‘nomadisme’’ née en Europe avec Thomas Cook, le ‘‘Napoléon des excursions’’. […] Cette mobilité temporaire, cette transhumance se trouve rythmée par les saisons de l’année et de la vie : rythmes scolaires occidentaux, congés payés américains, européens, nippons ou chinois, loisirs de contre-saison, du ‘‘troisième âge’’ ou temporalité elle aussi saisonnière du tourisme d’affaires. » (4) Le tourisme est donc un « fait social total » : il touche, bien évidemment, la totalité de la vie dans les sociétés avancées, mais par extension, il « contamine » aussi les sociétés lointaines puisqu’il les conçoit uniquement comme des lieux d’accueil et de plaisance.

Pas étonnant si Marie-Françoise Lenfant (une spécialiste avérée du phénomène) met l’accent sur la dimension planétaire du tourisme et semble ainsi bien cerner la problématique. Elle note, en effet, que l’industrie touristique est « à la fois polyfonctionnelle et globale. Polyfonctionnelle, parce qu’elle s’exerce dans des secteurs d’activité qui débordent très largement la fonction touristique stricto sensu. Globale, parce qu’elle est non seulement formée par les firmes-réseaux multinationales mais aussi parce que ces firmes se déploient dans un espace transnational tout en ayant de nombreuses imbrications dans toutes les sociétés existantes sur le globe, industrialisées et traditionnelles, et jusqu’aux plus reculées. » (5) D’où l’utilité, selon les puissants décideurs du secteur, d’ériger un code de bonne conduite qui aura pour visée de codifier et de réguler les pratiques touristiques à l’échelle planétaire.

Comment le Code mondial d’éthique du tourisme fut-il  donc élaboré ? Et en fonction de quel type de finalités ? Le Code mondial d’éthique du tourisme est agencé par l’OMT comme un corps d’énoncés juridiques de portée universelle. Pour juger de la validité et de la pertinence d’un tel corps d’énoncés, il faudrait avant tout saisir la singularité du sujet de l’énonciation, en l’occurrence l’OMT. Déterminer la qualité du sujet de l’énonciation à propos d’un ensemble d’énoncés aux accents universalisant nous permettra de mettre en évidence le caractère aporétique d’un discours traversé par les paradoxes.

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Simple exemple : comment une organisation – érigée sur le modèle de n’importe quelle autre corporation –, qui rassemble de surcroît un nombre limité de décideurs liés à un secteur particulier (le tourisme), se donne-t-elle la légitimité, non seulement d’élaborer un code, soi-disant éthique, mais aussi et surtout d’élargir le champ de ses prérogatives en s’accordant le droit de l’institutionnaliser à l’échelle planétaire ? Comment un intérêt particulier peut-il s’ériger en norme universelle ? Pour le comprendre, suivons le cheminement sinueux de l’OMT.

Quelques données historiques

L’OMT est issue d’une longue évolution institutionnelle qui a commencé avec la création, en 1925 à La Haye, de l’UIOOPT (Union internationale des organes officiels de propagande touristique). Il s’agit d’un groupe de pression essentiellement européen qui militait à l’époque pour faire admettre par les gouvernements nationaux le droit pour chacun de se déplacer librement au-delà des frontières nationales. Cette première association des professionnels du tourisme cessa ses activités pendant la seconde guerre mondiale. Mais dès 1946, l’UIOOT (Union internationale des organismes officiels du tourisme) est créée. C’est un organisme non gouvernemental, composé d’administrations publiques et d’institutions de droit privé.

La finalité principale qui oriente ses activités est de « permettre une meilleure connaissance du phénomène touristique par l’information et la documentation technique ainsi que d’établir des méthodologies nécessaires à la conception, l’établissement, l’exécution et le contrôle des activités et des recherches pour le développement du tourisme », selon Marie-François Lenfant. Toute l’activité de l’UIOOT sera centrée, durant les années soixante, sur la mise en place de circuits de coopération entre les professionnels du secteur privé qui représentent les intérêts des firmes multinationales, et ceux du secteur public.

Les participants à l’Assemblée générale de 1967 recommandent la création d’un organisme intergouvernemental qui « ait, au plan mondial, l’autorité et les moyens nécessaires pour traiter le développement touristique. La transformation du cadre juridique est adoptée en 1974. » L’UIOOT devient, en 1976, l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT), un organisme intergouvernemental doté d’un statut consultatif auprès de l’ONU. On ne comprendrait rien aux prétentions universalistes de l’OMT, ni à sa volonté (teintée d’hégémonie) de s’auto-instituer comme autorité qui « dit » le droit, si on ne prenait pas en compte sa composition hybride, où sont rassemblés les représentants des Etats et ceux d’organismes parapublics et privés. Cet éclectisme s’explique par le fait que l’industrie touristique cherche à « coopter » un maximum de hauts fonctionnaires du secteur public pour mieux « huiler » les administrations des Etats convoités.

Depuis la création de l’OMT, le tourisme international n’a cessé de se développer et d’enregistrer une croissance en progression constante. Deux chiffres, seulement, à titre comparatif : 715 millions d’entrées en 2002 ; 1,5 milliard prévues en 2020 – n’était bien évidemment l’hécatombe causée par l’affreuse pandémie qui s’est abattue sur le monde l’an dernier. Tant et si bien que les multinationales du secteur cherchent par tous les moyens à renforcer leur position. Proposer incessamment de nouvelles destinations, inventer de « nouveaux » produits attractifs, vendre sur papier glacé au touriste vénal obsédé par la « bonne affaire » des territoires de rêve.

Mais il y a un revers à la médaille : dévastation des lieux, consommation excessive de biens matériels (aliments, eau, électricité, carburant, téléphone, climatisation, etc.) dans des pays pauvres rongés par la rareté, folklorisation dégradante de cultures authentiques, fragilisation de populations devenues « bronchées » sur le seul tourisme, touristes prédateurs en quête de Lolitas tropicales, etc. Plus grave et inquiétant : la manne touristique (500 milliards d’euros en 2002) retourne pour moitié en Europe. L’échange est donc clairement inégal et il renforce le sentiment que nous sommes devant des pratiques rétro-coloniales. Face à ces faits, l’OMT brode une proclamation doctrinale pompeusement appelée « Code mondial d’éthique du tourisme », dont voici résumée toute la teneur.

Adoption du code éthique du tourisme

« Nous, membres de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), représentants de l’industrie touristique mondiale, délégués des Etats, territoires, entreprises, institutions et organismes réunis en Assemblée générale à Santiago du Chili ce 1er octobre 1999 […], affirmons le droit au tourisme et à la liberté des déplacements touristiques, marquons notre volonté de promouvoir un ordre touristique mondial, équitable, responsable et durable, au bénéfice partagé de tous les secteurs de la société, dans un contexte d’économie internationale ouverte et libéralisée, et proclamons solennellement à ces fins les principes du Code mondial d’éthique du tourisme. »

Les dix grands articles du Code sont articulés comme suit : 1. Contribution du tourisme à la compréhension et au respect mutuels entre hommes et sociétés. 2. Le tourisme, vecteur d’épanouissement individuel et collectif. 3. Le tourisme, facteur de développement durable. 4. Le tourisme, utilisateur du patrimoine culturel de l’humanité et contribuant à son enrichissement. 5. Le tourisme, activité bénéfique pour les pays et communautés d’accueil. 6. Obligations des acteurs du développement touristique. 7. Droit au tourisme. 8. Liberté des déplacements touristique. 9. Droits des travailleurs et des entrepreneurs de l’industrie touristique. 10. Mise en œuvre des principes du Code mondial du tourisme.

Sous des airs avenants et « humanistes », le discours de l’OMT a une visée : remodeler en profondeur les esprits. D’un côté, déculpabiliser le touriste en le confortant dans sa bonne conscience et en construisant son regard. De l’autre, faire admettre aux élites des pays d’accueil – souvent pauvres et sous-développés – que le tourisme est un levier de développement. Cette arrogance dans la prise de parole, d’où résonnent les accents d’un paternalisme d’un autre âge, est en soi révoltante. Ainsi la lecture du Code donne-t-elle l’impression que la planète dans sa totalité appartient aux multinationales du voyage et elle n’est que concédée aux autres, aux peuples périphériques pour qu’ils offrent l’hospitalité aux « cook et cookesses » venus du froid.

Il y a plus. Les voyagistes et leurs clients sont présentés comme des citoyens du monde, engagés et solidaires ; voilà le slogan qui semble se profiler en filigrane derrière le jargon d’une éthique kitsch. Mais la prétention a de quoi faire sourire. Simple exemple : dès qu’un pays du « tiers monde » est frappé par un acte de terrorisme, une guerre civile, un cataclysme naturel, les professionnels du voyage plient bagage et partent vers d’autres destinations. Autre exemple : l’OMT soutient que le droit au tourisme est universel et que chaque être humain peut circuler librement de par le monde, car les paysages, les sites archéologiques, les cultures sont des patrimoines communs à toute l’humanité.

Or, on ne comprend toujours pas pourquoi Gizah ou la Koutoubia seraient effectivement des sites patrimoniaux universels pour un Européen, tandis que l’Alhambra ou le Palais de Versailles ne le seraient pas pour un Africain lambda, mais seulement pour une élite de privilégiés du continent. Il s’agit bien là du « devenir-étranger du monde » causé, entre autres,  selon Hannah Arendt, par l’instrumentalisation technicienne et mercantile du voyage. (6) Peut-être faudra-t-il un jour libérer nos esprits de l’emprise des réflexes néocoloniaux dans nos façons de voir et de faire pour retrouver le sens existentiel du voyage et du tourisme comme phénomènes humains authentiques et universels : extrême ouverture sur l’extrême dehors ; rencontre radicale avec l’altérité radicale.

Géopolitique du tourisme : constantes et effets

Pas besoin de se voiler la face : le tourisme ne se pense ni ne se conçoit que dans un cadre géopolitique donné – celui de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient pour ce qui concerne le Maroc. Et pas besoin de faire un dessin : la situation dans ce qui est convenu d’appeler le « monde arabe » est somme tout tragique. Vendre une destination touristique sécurisée et attrayante, par les rudes temps qui courent, devient un exercice difficile et exigeant. Une performance de chaque instant. Et pour cause. La déflagration créée par les « printemps arabes » a causé un séisme humain et socioculturel aux conséquences incalculables, souvent imprévisibles.

La Libye est chaotique. La Tunisie et l’Egypte sont aux aguets. La Syrie est dévastée. Le Yémen ravagé… L’Afrique subsaharienne, quant à elle, peine à sortir du guêpier d’un post-colonialisme mal négocié. Famines, épidémies, analphabétisme font des ravages. Les coups d’Etat se succèdent. Un terrorisme d’importation, aveugle et hagard, frappe des populations humbles et démunies. Des élites corrompues bradent des terres arables à des multinationales cyniques dénuées de scrupules. Force est de constater qu’aucun touriste doté de bon sens ne peut faire abstraction de cette tragique réalité. D’une manière ou d’une autre, de près ou de loin, il est en capacité de construire son propre regard sur les tourments et les convulsions de ces territoires tourmentés et en pleine mutation.

Ce regard, les professionnels du tourisme doivent savoir l’aborder, le comprendre et, si besoin, lui offrir une autre perspective optique : promouvoir, par exemple, un tourisme solidaire avec des populations et des sites patrimoniaux qui souffrent des bouleversements géostratégiques actuels, loin de toute forme de dolorisme et à l’écart des clichés éculés du misérabilisme. Pas besoin de supplier le touriste, ni de le convaincre à coup de clips et de slogans publicitaires coûteux et fantaisistes. Il faut plutôt le sensibiliser au destin commun que nous fait subir la dérive terroriste. La vague migratoire qui déferle depuis un certain temps sur l’Europe est un exemple édifiant qui montre in vivo et in situ que personne n’est à l’abri.

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D’ailleurs, l’Europe a éprouvé dans sa chair la barbarie terroriste islamiste (Madrid, Londres, Amsterdam, Bruxelles, Paris, le Thalys…). Dans cette perspective, pas moyen d’éluder les questions, les rudes questions qui fâchent. L’une d’entre elles : le tourisme est-il compatible avec l’islamisme, si « modéré » soit-il, et inversement ? La réponse saute aux yeux : ils constituent deux mondes parallèles. Et quand bien même on évoquerait une prétendue ouverture de l’islam politique – toujours dit « modéré » –, tout indique dans les faits que ce dernier n’a pour rôle que faire le lit de son frère siamois, l’islam radical : l’un manie le prêche, l’autre le glaive, selon les opportunités et les circonstances.

Le tourisme intérieur : miroir aux alouettes

L’approche développée tout au long de ce texte a pour visée de démontrer que la rude question du développement du tourisme a un lien indéfectible avec celle du développement par le tourisme. Les deux opèrent en osmose. D’où les difficultés auxquelles se trouve constamment confronté le secteur touristique. La tentation de céder à des solutions qui semblent faciles de prime abord ou des alternatives qui donnent l’impression d’être à portée des mains revient chaque fois qu’il y a crise. Un exemple marquant : le projet « Vision 2020 » élaboré en 2015 par le ministère du tourisme de l’époque.

Le point nodal de ce projet consistait à réaménager le calendrier des vacances scolaires afin de booster le tourisme interne pour compenser la baisse des arrivées étrangères. La régionalisation des vacances scolaires qui fut ainsi adoptée à la va-vite dès l’année scolaire 2015-2016 avait donc pour but d’ouvrir la voie au tourisme intérieur. Du jamais vu nulle part ailleurs : mettre l’école publique au service du tourisme est tout simplement une idée saugrenue et abracadabrantesque ! Le comble de la gabegie politique poussée à l’extrême ! Ce ne sont plus les orientations pédagogiques émises par un ministère souverain dit de « l’Education Nationale » qui déterminent le calendrier scolaire avec ses rythmes d’apprentissage et ses moments de repos, mais les intérêts particuliers d’un secteur précis.

En tout bien tout honneur ! Supposons que la décision est pertinente : pour sauver le secteur chancelant du tourisme, il faut se rabattre sur le potentiel de clients nationaux. Pour ce faire, rien de mieux que de régionaliser les vacances scolaires. D’abord, de quelles vacances scolaires s’agit-il ? Celles de l’école publique. Ensuite, sur quelles études s’est-on basé pour prendre hâtivement une telle décision ? Sait-on au moins, statistiques à l’appui, quel type d’élèves fréquentent écoles, collèges et lycées publics ?  Tout indique que ces institutions sont fréquentées dans une très large mesure par les enfants et les adolescents issus des couches sociales les plus défavorisées, et dans une moindre mesure par ceux d’une certaine classe moyenne de plus en plus paupérisée. Tout le monde sait que ces classes sociales n’ont aucune idée du voyage au sens touristique occidental.

Autrement dit, les couches populaires marocaines ne voyagent que rarement, et quand elles le font, c’est essentiellement parce qu’elles s’y sentent forcées : périodes de fêtes religieuses (Aïd el Kébir surtout). D’où cette constante : les voyages se font à l’intérieur des familles. Quand on constate hébétés que des organes de presse (liés en gros au monde entrepreneurial), qui ont l’habitude de répercuter telles quelles des décisions chaotiques, parlent de « nombre de nuitées », de « désengorgement des autoroutes », etc., grâce aux bienfaits de la régionalisation des vacances scolaires ; quand on lit tout ce baragouin qui ne se fonde sur aucune recherche de terrain mais se contente de procéder selon les clichés du « copier/coller », on se dit que le bon sens et l’honnêteté intellectuelle ont déserté quelques esprits.

Mais la roue de secours est crevée, au propre comme au figuré. En ce sens que toutes les études sérieuses montrent que l’option touristique a besoin d’une solide maîtrise des mécanismes qui commandent la production touristique, tant au niveau qualitatif que quantitatif. Il faut constamment adapter l’offre à la demande en fonction des aléas et des fluctuations du marché. Pas en bâclant les décisions et surtout en touchant au socle même du système éducatif : le temps scolaire. Mais y a-t-il réellement une demande « intérieure », exprimée clairement par des classes populaires devenues soudainement éprises de dépaysement, friandes d’hédonisme, fougueusement  gourmande de joie de vivre ? Le Maroc connaît-il tout d’un coup et à notre insu l’émergence d’un homo festivus, d’origine certes populaire, mais devenu subitement aisé, éclairé, émancipé, soucieux de son bien-être ? Rien n’est moins sûr.

Le quotidien des classes populaires est une quête permanente des premières nécessités vitales : se nourrir, se loger. Même les soins de santé ne sont pris en compte que lorsqu’il y a extrême urgence. Que dire alors du voyage ? En amalgamant tourisme d’affaires axé sur festivals, congrès, salons, et tourisme de luxe pour les bourgeois-bohèmes (les fameux « bobos »), Marrakech s’est engouffrée dans le guêpier de l’hôtellerie de luxe haut de gamme. Tant et si bien que la ville almohade s’est transformée au fil des ans en arrière-cour des bobos parisiens devenant par là même étrangère aux yeux de ses propres habitants. Les autres Marocains qui y débarquent, souvent d’une manière impromptue, doivent ou mimer les BCBG (« bon chic, bon genre ») parisiens, ou raser les murs. (7)

 

(1) Cf. à cet égard et à titre indicatif, les travaux de Louis Dumont et principalement ses Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Seuil, Paris 1983.

(2) Sur l’exotisme comme expérience de l’altérité, cf. Tzvetan Todorov, Nous et les Autres, Seuil, Paris 1989 ; sur le tourisme comme forme pervertie de l’exotisme, cf. Mostafa Chebbak, « Maison d’hôtes, un avatar orientaliste ? », Architecture du Maroc, N°17, 2004.

(3) Sur tous ces éléments dont Lévi-Strauss avait pressenti le danger dès les années trente du siècle passé, cf. ses inépuisables Tristes Tropiques, Plon, Paris 1955, surtout le 1er chapitre « la fin des voyages », p.p. 11-45.

(4) Cf. Georges Courade, « Les Masques du tourisme », Tiers Monde, t. XLV, 2004, p.274.

(5) Cf. Marie-Françoise Lenfant, « L’appel à l’éthique et la référence universaliste dans la doctrine officielle du tourisme international », idem, p. 370.

(6) Hanna Arendt, Condition de l’Homme moderne, Calmann-Lévy, Paris 1961, p.p. 315 et sq.

(7) Cf. le livre richement documenté du regretté Mohmmed El Faïz, Marrakech : patrimoine en péril, Actes Sud, Arles 2002 ; Mostafa Chebbak, « Les repères de la mémoire : un entretien avec Mohammed El Faïz », Architecture du Maroc, N° 17, 2004 ; Mohamed Sebti & autres, Gens de Marrakech : géo-démographie de la ville rouge, Editions de l’INED, Paris 2009).

 

Crédits photo : La place ultra-touristique de Jemaa el-Fna à Marrakech, au Maroc (LMA).

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