Khaled Drareni, le Hirak et nous

« Si le journaliste se retrouve injustement en prison, ce n’est pas – seulement – la faute du système, mais en partie la nôtre. »

La liberté de la presse a été chèrement acquise après les événements d’octobre 1988. En 2019, nous avons cru que le Hirak (le mouvement de protestation populaire qui émaille l’Algérie depuis février 2019) allait clairement apporter une vague de liberté à un pays verrouillé et pris au piège par une dictature diffuse. Aujourd’hui, le mot « contre-révolution » me vient à l’esprit, pour dire que rien n’est joué – faut-il encore se rappeler qu’aucune révolution n’a pour l’instant eu lieu, et ce, au grand dam des passionnés du changement rapide. Aucune vie ne saurait exister sans changement, même lent ; il arrivera.

« Nouvelle Algérie »

Après l’incarcération arbitraire de notre confrère Khaled Drareni, l’on se demande alors ce qui s’est passé en Algérie. L’on se dit que l’heure est au bilan du Hirak. J’ai souvent eu l’impression d’avoir vécu et cru à un mirage né d’une ivresse révolutionnaire dont j’ai du mal à dessaouler ; j’ai vécu un rêve révolutionnaire souvent désinvolte comme tous les Algériens. Mais n’est-ce pas cela notre force ? Conserver l’espoir et le cultiver lorsqu’il n’en est plus, continuer à rêver dans la pénombre et faire table rase du passé houleux ? La liberté, c’est ce qu’on a toujours essayé de nous enlever : colonisation, terrorisme et régimes dictateurs compris. Mais l’ont-ils seulement eue, notre liberté ?

Pour rappel, la condamnation de Khaled procède de ce même rêve, sauf que lui se montrait davantage, car présent sur le terrain, pour faire ce métier qu’il aime tant. Khaled représente le visage de l’Algérie tant rêvée : beau, jeune, talentueux et libre. Mais ce qui fait surtout peur à ses détracteurs, c’est son professionnalisme : denrée rare au royaume des amateurs. A travers ce papier qui se veut une invitation à la réflexion, j’aimerais explorer, avec vous, une autre piste, une autre problématique. Et si l’on essayait de se remettre en question plutôt que d’accuser, avec tant d’aisance, le système ?

Si un journaliste comme Khaled Drareni se retrouve injustement en prison, ce n’est pas – seulement – la faute du système, mais en partie la nôtre, celle de notre silence complice à plusieurs reprises, et ce depuis des années. Lorsque le régime émettait des signaux, des avertissements et haussait le ton, nous faisions la sourde oreille. Si ce système survit encore, c’est en partie à cause de nous, qui n’avons pas su l’éradiquer. Nous qui n’avons pas su nous organiser et nous unir pour l’affronter. Vulnérables, nous l’avons laissé nous diviser et ainsi mieux régner pour la énième fois.

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Nous n’avons pas été assez patients, pas assez intelligents et pas aussi courageux que Khaled dans notre lutte. Il faut dire que la chance ne nous a pas souri avec le contexte sanitaire, mais ne dit-on pas que la chance sourit aux audacieux et à ceux qui tirent des leçons de leurs erreurs passées ? Rangeons nos doigts pointés sur les autres et pointons-les pour une fois sur nous-mêmes ; faisons le procès de notre silence qui continue à nous coûter cher et qui permet à leur « nouvelle Algérie » de prendre place aisément dans ses appartements politiques.

Leadership

A défaut d’avoir une justice transitionnelle et des leaders dignes de nous représenter dans ce grand et long dialogue qui devrait avoir lieu, soyons nos propres arbitres et nos propres mentors. Le Hirak est poreux et perméable, la preuve avec l’instrumentalisation régionaliste et la question berbère/arabe, ainsi que les frictions identitaires qui ont très rapidement divisé les foules. Erreur monumentale.

Comme précédemment suggéré lors de nos analyses, le Hirak a plus que jamais besoin de leadership, il ne peut pas savoir où il va tout seul. Et la première victoire du mouvement serait d’exiger à l’unanimité la libération de Khaled Drareni et de tous les détenus d’opinion. Le chemin vers la liberté est semé d’embûches mais rien n’est impossible pour des Algériens unis et déterminés. Faisons de l’autocritique notre force et notre raison, car qu’est ce que la démocratie si l’on emprisonne, juge et viole les libertés à huis clos et malgré la contestation des Algériens ? Nous aurons une dette envers Khaled, il sera celui qui nous unira et qui redonnera un second souffle au Hirak et à la contestation.

Il devient, chaque jour de sa peine purgée, la piqure de rappel de la nécessité du changement, de l’injustice subie par nos compatriotes, des inégalités, de la justice aux ordres, de la corruption et de l’ignorance qui sévissent dans ce beau pays Malgré lui. Il reste, chaque jour, une raison de plus pour nous de redoubler d’amour pour ce pays qu’on aime jusqu’à la moelle, d’être patients et prudents. Et de rêver de notre nouvelle Algérie à nous.

Que toute personne qui a un jour écrit un mot se solidarise avec Khaled et tous les détenus d’opinion, qui font notre travail à notre place, car chaque Algérien(ne) libre devrait se battre dignement pour sa patrie, comme l’ont fait ses ancêtres. Remercions les détenus de prendre les risques que nous n’avons pas eu le courage ou la possibilité de prendre, mais ne nous contentons pas de les remercier : défendons-les et battons-nous pour leurs droits les plus fondamentaux et leur remise en liberté. Ta place, Khaled, n’est certainement pas en prison ; elle est plutôt dans une rédaction libre. Mais tu seras à jamais dans la cour des grands.

A Khaled

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