Dr Aram Belhaj: “la mise en place d’un impôt sur la fortune peut être utile”

Docteur en Sciences économiques de l’Université d’Orléans, il est enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences économiques et de Gestion de Nabeul, Université de Carthage, Aram Belhaj Répond aux question de LMA sur la situation économique en Tunisie.

La situation économique en Tunisie n’annonce rien de bon, peut on dire que l’économie tunisienne se trouve désormais dans l’impasse ?

Nous sommes effectivement dans une situation très difficile : une économie à l’arrêt, une crise sanitaire sans précédent, un moral aux alentours de zéro et une confiance ébranlée non seulement entre la classe gouvernante et les opérateurs économiques, mais (encore plus inquiétant) entre ceux qui sont censés gouverner le pays et sauver l’économie.

La crise politique actuelle est profonde et les conséquences économiques seront dramatiques si la classe gouvernante ne se rend pas compte, et le plus rapidement possible, de la gravité de la situation et des défis qu’il va falloir affronter dans les mois qui viennent. Le temps presse et l’étau se resserre d’un jour à l’autre alors que le conflit entre les têtes du pouvoir semble perdurer. Comment boucler le budget de cette année et d’où obtiendrons nous les ressources ? Comment éviter l’effondrement du système sanitaire avec cette 3ème vague plus virulente? Quelle feuille de route pour éviter l’effondrement économique et l’explosion sociale ? Quel programme pour convaincre les bailleurs multilatéraux durant les prochains meetings du printemps à Washington ?, etc. Telles sont les principales questions qu’il faut se poser et auxquelles il faudra trouver des réponses rapides avant d’espérer une éventuelle sortie de l’impasse.

Vraisemblablement, le démarrage d’un dialogue national autour d’un pacte socioéconomique pourra être un point de départ prometteur. Ceci dit, tout dépendra de la conscience et de la volonté des parties prenantes à choisir la piste la moins couteuse pour le pays.

Comment la crise covid a-t-elle contribué à l’aggravation de cette situation selon vous ?

Déjà, le bilan d’avant la pandémie n’était pas trop rassurant : croissance faible, déficit budgétaire non anodin, niveau inquiétant de dettes publiques, entreprises publiques en difficultés, climat d’investissement pas trop rassurant, etc. Manifestement, la Covid-19 est venue pour confirmer que les problèmes de la Tunisie sont structurels. Si on rajoute à cela une instabilité gouvernementale et une « guerre politique » au sommet du pouvoir, on risquera de se retrouver avec un « cocktail explosif » pour l’économie du pays.

Les chiffres ne mentent pas. Une croissance de -8.8% et un chômage de presque 35% chez les jeunes diplômés sont deux indicateurs très alarmants. Clairement, la Covid-19 a enfoncé le clou dans la plaie : plusieurs entreprises ont mis les clés sous la porte, d’autres ont licencié une bonne partie de leurs effectifs, toutes les activités, ou presque, ont été secouées, les ressources de l’Etat se font de plus en plus rares alors que les revendications n’ont pas cessé d’augmenter, etc. Bref, un Etat des lieux qui nécessite désormais une réunion de toutes les forces vives du pays autour d’un objectif ultime : le sauvetage de la Tunisie !

Dans un récent article publié sur le Point, intitulé « Tunisie, le cartel des banques », le correspondant de l’hebdomadaire a écrit : « La Tunisie est une économie fermée aux mains d’une vingtaine de familles. L’économie de rente s’appuie sur de multiples lois, décrets qui institutionnalisent la culture du monopole ». Comment commenteriez-vous cela ?

Rien de nouveau. Je n’ajouterais rien si je disais que l’économie de rente est une réalité en Tunisie. Restons sur l’exemple bancaire pour s’assurer de cela : il existe dans le pays 23 banques sur un marché, supposé libre, fournissant des services pour une population d’un peu moins de 12 millions. Rien que pour 2020, une année apocalyptique pour de nombreux opérateurs économiques, ces 23 banques ont toutes réalisé des profits très importants !

L’économie de rente est un modèle où les grands groupes se développent dans le giron des pouvoirs politiques et où les initiatives personnelles et l’innovation se trouvent par contre, étouffées par des situations de monopole. Qu’avons nous fait après un peu plus de dix ans depuis la révolution pour dire STOP à ces situations ? Avons-nous évité la collusion du politique avec les affaires ?  Avons-nous changé les règles du jeu économique ? Nous sommes nous débarrassé de cette culture d’autorisations, d’octroi de licences et d’agréments ? Avons-nous réussi à créer une classe d’entrepreneurs courageuse, côtoyant les risques ? Et j’en passe !

Le ministre des Finances, Nizar Yaïche, a pris les devants et pris une première mesure dans ce qu’on appelle la lutte contre l’économie de rente. Celle-ci a consisté en l’imposition des revenus des dépôts à terme (quelque 20 milliards de dinars) dont le taux de rémunération dépasse le taux d’intérêt moyen du marché monétaire diminué d’un point en pourcentage à une retenue à la source libératoire au taux de 35%. Selon vous, comment l’Etat tunisien pourrait il, concrètement, faire la guerre à l’économie de rente et de copinage qui mine le pays ?

Faire la guerre à l’économie de rente, c’est trop dit à mon sens ! D’ailleurs, lui-même, l’ex-ministre Yaïche, parle « d’amélioration de l’économie de rente ». L’enjeu fondamental étant de donner aux nouveaux opérateurs économiques l’opportunité d’émerger et de se développer, tout en ayant en même temps des champions nationaux.

Toute rente ne pourra être limitée qu’à travers un déverrouillage progressif des marchés et un développement de l’entreprenariat. Le point de départ étant la présence d’un Etat impartial et l’existence d’une vision stratégique pour le pays.

Clairement, il faudrait instaurer le principe de concurrence libre et transparente. L’annulation progressive des licences et des agréments peut constituer un bon départ. L’extension du domaine du contrôle de l’État et de la transparence dans l’attribution des marchés publics, les recrutements et l’accès au crédit peut aussi aider. De même, l’abondant de prohibition d’exercer des activités, quel que soit le domaine et la nature, à l’exception de celles qui se justifient par l’intérêt commun, peut s’avérer important. Enfin, la mise en place d’un droit de succession non anodin ou même d’un impôt sur la fortune peut être utile.

En même temps, il est judicieux de développer l’esprit entrepreneurial à travers notamment des programmes de formation, le financement des jeunes entrepreneurs et le soutien de partenariats stratégiques.

Pour finir, il n’est pas inutile de préciser que s’il y aura un dialogue national, celui-ci devra inclure un débat autour de cette question d’économie de rente. Un tel débat devra avoir pour principal objectif la définition des contours du nouveau contrat social garantissant un rééquilibrage des classes et une déconcentration des richesses.

Aram est Docteur en Sciences économiques de l’Université d’Orléans, il est enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences économiques et de Gestion de Nabeul, Université de Carthage. Il fait partie de l’équipe stratégique “Économie” de l’Institut Tunisien des Etudes Stratégiques (ITES), un Think Tank affilié à la présidence de la République Tunisienne. Il est aussi Expert-consultant auprès de plusieurs institutions et organisations internationales. 

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