Election tunisienne : entre leadership situationnel et rupture

Le scrutin du 15 septembre dernier a vu l’indépendant Kaïs Saïed arriver en tête, briguant ainsi un « leadership situationnel ».

Alors que le candidat indépendant Kaïs Saïed (61 ans) est arrivé en tête de l’élection présidentielle tunisienne, qui a eu lieu le 15 septembre dernier, difficile de nier que la campagne électorale fut des plus modestes. Aucune communication (mais peut-être était-ce sa stratégie de ne pas « trop en faire »), aucune lobbying, aucun parti politique et sans financement. Dès lors, la rue se divise et la curiosité bat son plein. Pourquoi ? Comment ? Que s’est-il passé ?

Ne dites pas pourquoi dites plutôt comment ?

Une petite leçon de philosophie s’impose pour tenter de trouver des réponses à des questions éparpillées çà et là ne faisant pas tangiblement partie d’une problématique claire.

C’est dire que nous avons une tendance naturelle à expliquer les choses par les relations de cause à effet. Mais il faut faire la différence entre ce que nous observons et ce que nous en déduisons.

Est-ce judicieux de se poser la question « pourquoi »  le candidat Saïed est arrivé en tête suivi de Nabil Karoui, en prison à ce jour ? Pas si sûr, la cause a longtemps été contestée par les philosophes qui l’approchent chacun à sa manière.

Aristote est l’un premiers philosophes à s’être posé la question du « pourquoi » des choses dans un souci d’appréhension de la totalité du réel, d’autres philosophes tel que Leibniz et Voltaire affirment que tout a une explication, et que ne pas la connaître ne signifie pas qu’il n’y en a pas.

Toutefois, il est des philosophes qui considèrent que les causes n’existent pas. Selon Hume, on peut certes voir qu’un événement en suit un autre, mais on ne peut pas voir qu’il le provoque.

Ce qu’on confond avec une cause n’est-il pas au plus une habitude face à la répétition et la régularité ? Il n’y aurait donc jamais nécessité seulement probabilité.  Et si ces liens de causes à effet avaient des fondements psychologiques plus que logiques ?

Si la causalité est une catégorie de l’endettement comme le souligne Kant, il s‘agît donc d’un concept qui construit la manière dont nous pouvons voir une relation.

Ainsi, si l’une des hypothèses justifiant l’élection en premier de Kaïs Saïed est le ras-le bol des Tunisiens, l’impatience des jeunes désireux d’une Tunisie meilleure et des prémisses de rupture avec le modèle politique actuel la deuxième serait donc un choix par corrélation, par coïncidence et non justifié par une cause.

 Kaïs Saïed, choix imposé par la situation ?

Et si la clé était dans le leadership ? Si le mot clé pour comprendre était simplement : « contexte » ?

La mort de l’ex président Béji Caïd Essebsi, les tiraillements politiques, la crise économique et sociale, la pression de la contre révolution et la nostalgie dictatoriale de certains sont les traits de conjoncture de ces élections qui ont changé la donne tunisienne.

Quiconque qui a l’arrogance de prétendre comprendre ce qui s’est passé et de nous citer un glossaire de causes de ce vote dit de « sanction » n’a manifestement pas compris les Tunisiens. Essayer à tort et à travers d’identifier des « responsables » comme si il s’agissait d’un crime et dresser le code de mauvaise conduite qui a abouti à ce résultat est arrogant et anti démocratique.

Ce candidat indépendant donc a su convaincre et rassembler mais comment ? Et si la réponse résidait dans le leadership situationnel, marque déposée Kenneth Blanchard et Paul Hersey qui soutiennent que les leaders doivent utiliser différents styles de Leadership selon la situation.

Ce modèle permet d’analyser les besoins de la situation dans laquelle l’on se trouve, et puis ensuite, d’utiliser le style de leadership le plus approprié à la situation. Selon les compétences des suiveurs le style de leadership devrait varier d’une personne à une autre.

Par exemple, les personnes qui manquent de compétence mais qui sont enthousiastes et engagées ont besoin de sens et de supervision pour les mettre en route parce qu’ils sont toujours relativement inexpérimentés. Ils ont besoin également d’appui et d’éloge pour construire leur satisfaction de soi, et la participation dans la prise de décisions pour rétablir leur engagement.

Dans ce même modèle, les leaders définissent toujours les rôles et les tâches, mais recherchent les idées et les suggestions du suiveur et c’est ce que Saïd a fait en laissant les sujets polémiques de côté et en tenant compte uniquement des suggestions des Tunisiens tel que «  récupérer l’argent dilapidé et développer les régions rurales ». Par ailleurs, les décisions demeurent la prérogative du leader, mais la communication est beaucoup plus bi-directionnelle et ça on l’a clairement vu avec ledit candidat.

Si l’enjeu pour le leader de faire preuve d’adaptation et d’une grande flexibilité, il en ressort que Kaïs Saïd a clairement su s’adapter à une majorité silencieuse lassée qu’on parle en son nom pour ne pas la défendre mais pour l’offenser, qu’on l’utilise comme chair à canon et qu’on veuille toujours décider pour elle.

La situation étant tel que : les Tunisiens se sont lassés et ont compris le sale jeu des politiques irresponsables et bouche-trous, ils ont tourné le dos aux médias de propagande : terrain favorable de prolifération des éditorialistes et donneurs de leçon qui foncièrement ne respectent même pas les intellectuelles et qui par leur ignorance aggravent le gap abyssal entre « ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ».

Et Saïd a su profiter de cet état de fait, s’y adapter en adoptant donc un leadership situationnel preuve que parfois il suffit de comprendre les attentes du peuple sans forcément promettre monts et merveilles pour les réaliser. Son slogan « le peuple veut » en dit long. Il a su être à l’écoute du peuple en parlant peu, voire très peu.

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