La « privatisation » des ONG comme instrument de diplomatie 

La sociologue Fatiha Kaouès s’interroge sur les effets politiques du lobbying religieux de certaines ONG confessionnelles.

Les ONG confessionnelles que les Anglo­-Saxons qualifient de faith­based (fondées sur la foi) constituent la majorité des acteurs de l’humanitaire et de l’aide au développement dans le monde arabe. Deux ONG confessionnelles, World Vision (WV) et la Ligue islamique mondiale (LIM), financées respectivement par l’Arabie saoudite et de grandes Églises américaines, se distinguent. La diplomatie constitue un axe central de leur engagement, qui cible stratégiquement l’Algérie et l’Égypte, notamment parce qu’il s’agit du premier et du second pays les plus peuplés dans le monde arabe.

Deux voies diplomatiques principales peuvent être mises en évidence. Celle, classique, avec les États : dans ce cadre les ONG tendent à « euphémiser » la dimension politique de leur engagement, au bénéfice d’une rhétorique compassionnelle sur le registre de la « cause » (celle des chrétiens d’Orient ou celle de la oumma universelle). La seconde est celle du Conseil économique et social (ECOSOC) des Nation unies, au sein duquel ces deux ONG bénéficient du statut consultatif général, qui ne profite qu’à moins de 3 % des ONG, et leur garantit une influence diplomatique maximale.

Lutte contre l’extrémisme religieux

Le royaume saoudien investit économiquement et diplomatiquement en Égypte et en Algérie pour conforter son leadership sunnite, dans le contexte d’une très vive concurrence avec l’Iran. Cette politique est défendue par le prince héritier Mohamed ben Salman Al Saoud, dans le cadre de son plan de réformes ambitieux de l’Etat, appelé Vision 2030. En Algérie, pays dominé par l’islam malékite, l’Arabie saoudite se garde de soutenir ouvertement la doctrine wahhabite. Les dirigeants algériens sont en effet jaloux de leur indépendance politique et économique ; de plus, le souvenir brulant de la guerre civile explique la forte suspicion dans laquelle le wahhabisme est tenu dans ce pays.

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L’Algérie et l’Arabie saoudite sont en opposition sur de nombreux dossiers de politique extérieure, au sujet de l’Iran, du Yémen mais aussi dans le conflit du Sahara occidental, où l’Algérie s’oppose au Maroc. Mais le pays tend à mettre sous le boisseau ces divergences dans la mesure où, confronté à une grave crise économique, il tente d’attirer les investissements du royaume. Dès lors, la LIM est en position favorable pour exercer ses activités en Algérie, en soutien des intérêts saoudiens.

En octobre 2018, l’ONG a par exemple conclu un accord avec le gouvernement algérien pour financer des programmes dans le domaine de l’éducation, incluant l’organisation de conférences et de colloques communs, dans le but affiché de lutter contre l’extrémisme religieux. Ce qui, dans la perspective saoudienne, inclut la lutte contre le chiisme [mais certainement pas celle contre le wahhabisme, dont la LIM est un fervent promoteur, ndlr]. 

Moyens de pression

Les instances en charge des droits de l’Homme constituent un moyen de pression important. Au rapport du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU qui procède, tous les quatre ans, à un examen de la situation des droits dans tous les pays, s’ajoute celui, établi chaque année par le département d’Etat américain, sur les libertés religieuses dans le monde. L’ONG World Vision est l’auteure principale de la Loi sur la liberté religieuse internationale (International Religious Freedom Act ou IRFA), adoptée par le Congrès américain en 1998, qui charge le département d’État d’une vérification à l’échelle mondiale de l’état de la liberté religieuse. Ce dispositif législatif prévoit, à l’encontre des contrevenants, des sanctions économiques applicables à tout État tiers, du fait de l’extraterritorialité du droit américain.

Avec plus de 70 milliards de dollars reçus depuis 1948, l’Égypte est le second bénéficiaire des financements américains après Israël. Ce soutien financier, qui prend essentiellement la forme d’un support militaire, représente des intérêts stratégiques et économiques essentiels pour Le Caire. En 2011, sous l’impulsion d’ONG évangéliques, le pays était inscrit par le département d’Etat américain sur la liste des Etats contrevenant aux droits des minorités religieuses, au grand dam de ses dirigeants. Quelques mois plus tard, l’Égypte a assoupli sa législation portant sur la construction des églises : c’est un exemple éloquent de la capacité d’action de la diplomatie évangélique.

L’Algérie, qui, depuis le début des années 1990, a entrepris un virage diplomatique très déterminé en direction des États-Unis, est aussi particulièrement sensible aux critiques de ces derniers. Le pays répond ainsi scrupuleusement aux remarques que formule le département d’État américain sur le statut qu’il réserve aux minorités religieuses.

Effets politiques du lobbying religieux

Alors que, dans ce pays, une loi prohibitive a été votée en 2006 contre le développement du christianisme, sous couvert de lutte contre le prosélytisme, de nombreux convertis algériens ont pourtant été inquiétés par les autorités. Avec l’appui d’ONG évangéliques comme Open Doors, des responsables de l’Eglise protestante d’Algérie (EPA) ont réalisé alors, dès 2008 (au moment des premiers procès pour « prosélytisme »), un véritable périple diplomatique pour  sensibiliser à la cause des chrétiens d’Algérie, mobilisant Claude Baty, président de la Fédération protestante de France, Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, Rama Yade, secrétaire d’État chargée des Affaires étrangères et des droits de l’Homme, mais aussi Angela Merkel, la chancelière allemande, ou encore David Miliband, ministre des Affaires étrangères britannique.

En conséquence, les autorités algériennes ont décidé de surseoir aux verdicts de plusieurs affaires en cours de jugement. L’activisme diplomatique des chrétiens algériens, avec l’appui décisif d’ONG confessionnelles, a joué un rôle majeur dans la décision des autorités algériennes de reconnaître officiellement la communauté protestante algérienne en 2011. C’est la première fois qu’un pays arabe, dont la population est très majoritairement musulmane, accorde une reconnaissance officielle à un groupe religieux constitué de convertis autochtones.

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Dans mes travaux en cours, j’essaie de définir, à partir des terrains algérien et égyptien, les effets politiques du lobbying religieux transnational de ces ONG. Deux précisions importantes doivent être faites : tout d’abord, on ne saurait limiter l’action de ces ONG au prosélytisme ou à un activisme politique instrumental, sous couvert de diplomatie ; leur légitimité, en tant qu’acteurs majeurs de l’humanitaire et du développement, à l’échelle mondiale, est en effet incontestable. Par ailleurs, il ne faut pas imaginer que ces deux ONG mettent en péril les régimes politiques en place. L’analyse de leurs actions diplomatiques permet, cependant, de questionner leurs effets possibles sur le droit, les opinions, et plus largement les catégories normatives dont ces États se voudraient les garants exclusifs.