« L’ ‘‘accord du siècle’’ rejette la notion de droits des Palestiniens »

Les observateurs ont globalement descendu en flèches le volet économique présenté par Jared Kushner à Manama.

Le flop était hautement prévisible. La Conférence de Bahreïn, où Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump, a présenté le volet économique de son « plan du siècle » pour la paix au Proche-Orient, promettait de diviser les pays autour de la question israélo-palestinienne. Ça n’a pas manqué. L’administration américaine, qui a la main exclusive sur le dossier, a été largement critiquée pour le peu de cas qu’elle faisait des Palestiniens. Ce qui ne laisse rien augurer de très positif, alors que la conférence représentait la première étape d’un plan plus vaste visant à résoudre la discorde vieille de plus de 70 ans – une gageure en soi.

« Situation délicate »

Englué dans un flou politique interne après la dissolution de la Knesset en mai dernier, Israël n’était même pas convié à ces deux jours de parlote, qu’ont d’ailleurs boudés les Palestiniens, farouchement opposés au plan américain depuis que Washington a reconnu Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu l’an dernier. Ces derniers ne devraient pas changer d’avis, malgré l’appel du pied de Jared Kushner les exhortant à revenir sur leur rejet : comme il fallait s’y attendre, la version finale du plan de paix américain, prévu pour l’automne prochain, ne prévoira pas la création d’un Etat palestinien.

« Mon message direct au peuple palestinien est que […] le président Trump et l’Amérique ne vous ont pas abandonnés », a pourtant précisé d’emblée le gendre du président américain, qui n’a jamais caché sa proximité avec Israël ou les lobbys juifs américains. De fait, Jared Kushner a mis sur la table la rondelette somme de 50 milliards de dollars, pour des projets d’infrastructures et d’investissements destinés à créer 1 million d’emplois en Palestine. Mais hormis quelques caciques de la finance internationale (dont Christine Lagarde, patronne du Fonds monétaire international), aucun grand dirigeant du monde arabe n’était présent à Manama, alors que les Américains comptent investir tout autour de la Cisjordanie et de la bande de Gaza (Liban, Jordanie, Egypte…).

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« En raison d’une multitude de facteurs, cette conférence de Manama a laissé de nombreux dirigeants arabes dans une situation délicate. Le gouvernement jordanien est particulièrement inquiété par ce sommet et ses conséquences pour la région, mais également par les troubles possibles dans le royaume hachémite », explique Giorgio Cafiero, directeur de Gulf State Analytics, une société de conseils en risque géopolitique. Avant d’ajouter : « Les rapports indiquent que le plan de paix américain implique la consolidation de l’occupation par Israël des territoires palestiniens en dehors des frontières internationalement reconnues de l’Etat hébreu ».

« Absurde »

Pour Pierre Haski, chroniqueur géopolitique à France Inter, « il est évident que les promoteurs du plan américain savaient que les Palestiniens refuseraient. L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas a boycotté la conférence tout comme elle a gelé ses contacts avec l’administration Trump […]. » Mais alors à quoi bon un plan dont les intéressés ne veulent pas ? « A les exclure un peu plus du jeu, à les mettre dans une position où ils n’auront plus guère de choix », annonce-t-il tout en rappelant que l’administration Trump « a multiplié les gestes en ce sens », entre le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem et la suppression des financements en faveur de l’UNRWA, l’agence des Nations unies (ONU) pour les réfugiés palestiniens.

« Pour résumer, la plupart des experts pensent que l’ ‘‘accord du siècle’’ rejette la notion de droits des Palestiniens [et] accorde presque tout à Israël », pointe du doigt Giorgio Cafiero. Celui-ci d’estimer par ailleurs que le plan américain menace la stabilité de la Jordanie, qui compte plus de 2 millions de réfugiés palestiniens sur son sol, selon le décompte de l’ONU. « Si [le royaume hachémite les] assimilait, la communauté internationale finirait par abandonner le dossier palestinien et oublier le ‘‘droit au retour’’ établi par le droit international », anticipe-t-il.

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Raison pour laquelle de nombreux observateurs estiment que la solution à deux Etats doit prévaloir. Pour Pierre Haski, il est d’ailleurs « absurde » de penser que les Palestiniens renonceront à « leurs aspirations nationales ». Auxquelles semblent d’ailleurs attachés les principaux partisans arabes d’une réconciliation avec Israël, Arabie saoudite et Emirats arabes unis (EAU) en tête. Problème : deux équations restent encore à résoudre, qui jètent un vent d’incertitude sur le dossier israélo-palestinien. D’une part, l’ « état de faiblesse historique [des Palestiniens], divisés entre deux entités rivales en Cisjordanie et à Gaza », rappelle le chroniqueur. Et, d’autre part, le flou politique qui règne en Israël, où des législatives doivent avoir lieu en septembre prochain. Juste avant la remise du second volet du « plan du siècle ».

« Entreprise coloniale »

En attendant, mercredi 26 juin, jour de clôture de la Conférence de Bahreïn, des milliers de Palestiniens ont manifesté dans la bande de Gaza pour dénoncer la situation actuelle. Et le secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Saëb Erakat, a estimé que Washington « pousse à la normalisation et soutient l’entreprise coloniale israélienne, à travers son soutien à l’occupation de la Palestine ». Un soutient de facto renforcé par le plan Kushner, pour beaucoup. Le gendre de Donald Trump l’a d’ailleurs redit : pas de solution durable sans acceptation du volet économique…