A la recherche de l’Irak perdu de Feurat Alani

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26.11.2018

Le journaliste franco-irakien vient de publier « Le parfum d’Irak », un recueil de 1 000 tweets dans lesquels il raconte « son » Irak.

Les saveurs passées demeurent-elles éternellement ? A Marcel Proust la madeleine ; à Feurat Alani l’abricot. Plus d’un siècle après que le premier s’est lancé A la recherche du temps perdu, le second a entamé la reconquête sensorielle et intime d’un paradis égaré. Avec, dans les deux cas, l’odorat en point d’orgue mémoriel. Né à Paris, en 1980, de parents irakiens, le reporter et producteur vient de publier Le parfum d’Irak (Arte éditions/Editions Nova, 2018), un recueil (illustré par le dessinateur Léonard Cohen) de 1 000 tweets publiés à l’été 2016, dans lesquels il raconte « son » pays. Celui de son enfance, tout d’abord ; cette époque émerveillée où Bagdad avait, dit-il, un parfum d’abricot. Celui de la guerre, ensuite – dont les effets se font sentir encore aujourd’hui. L’Irak, qui se reconstruit péniblement, au sens propre comme figuré, exhalait alors le fruit de l’avidité et de la haine humaines : le pétrole et le sang.

« Odeur de la culpabilité »

Paradoxalement, l’image que l’on reçoit de ce pays paraît déshumanisée, froide. Faite de chiffres, d’analyses et de statistiques. Encore aujourd’hui. De l’Irak, l’on garde bien souvent en mémoire cette grappe de GI’s parcourant le désert ou ce vieux dictateur trainé sur l’échafaud. Mais qui sont les Irakiens ? On l’ignore. Y a-t-il une vie derrière cette toile médiatique ? On n’en sait pas plus. Feurat Alani, en poste à Bagdad entre 2004 et 2008, en a alors « ras-le-bol » et décide, par à-coups de 140 signes, d’ « humaniser l’Irak, en racontant des choses du quotidien et en mettant des visages sur ces chiffres. » Extrait : « 528. Dans la rue, les enfants jouent moins au foot. Ils se font la guerre. L’AK-47 en plastique est le jouet le plus vendu. Arrive ensuite la grenade. Puis le ballon de foot. » On est à Falloujah, en 2004. Dans cette même ville, le football était le sport national, juste devant la poésie, lors du premier séjour irakien de l’auteur, en 1989.

« Cet Irak est lié à mon enfance. Je crois que l’on poursuit toujours son enfance perdue. Quel que soit le pays d’où l’on vient. C’est une thématique universelle. »

L’ouvrage, sensible, direct et touchant, peut se lire d’une traite. Ou bien se laisser prendre et reprendre, afin de découvrir toujours un peu plus cet « autre versant de l’Irak ». Qui regorge, évidemment, d’odeurs. Dont celle, pour Feurat Alani, de la culpabilité. « 99. Je réalise naïvement que je ne manque de rien en France, que les priorités ne sont pas les mêmes ici. Je me sens privilégié. Et coupable. » tweete-t-il en se remémorant ce même séjour. « Cette odeur de la culpabilité, j’ai découvert que cela se nommait le syndrome de l’imposture. C’est d’avoir appris très jeune que j’aurais dû naître en Irak et pas en France. Dans la guerre et la misère plutôt que dans un pays paisible comme la France », avoue-t-il. Une odeur qui l’habite encore aujourd’hui, alors qu’il a « le sentiment, parfois, de ne pas mériter ce que je reçois. » Même si lui resteront toujours, lorsqu’il pensera à l’Irak, « l’abricot, la pastèque, l’odeur de la naphtaline aussi. »

 

Le parfum d’Irak, Feurat Alani, Arte éditions/Editions Nova, 2018

A voir également la websérie animée d’Arte « Le parfum d’Irak »

Stanislas Tain

Rédacteur en chef