« La propagande d’Assad a eu ce génie de s’infiltrer dans l’opinion publique occidentale »

Marie Peltier, historienne, s’oppose au narratif de la « dernière bataille » vendu aux Occidentaux par le régime syrien.

Emmanuel Macron, le chef de l’Etat français, l’a martelé à la tribune des Nations unies (ONU), où se tient cette semaine la 73ème Assemblée générale. « En Syrie, il nous faut gagner la paix et construire une solution politique durable », alors que la région d’Idlib (nord-ouest), dernier grand bastion rebelle du pays, se prépare depuis plusieurs semaines à l’assaut des forces syriennes. Qui, après Alep (nord-ouest) en 2016 et la Ghouta orientale (sur-ouest) en début d’année, sont sur le point de reconquérir toutes les poches de résistances en Syrie. Avant-hier, le vice-ministre des Affaires étrangères, Fayçal Moqdad, l’a d’ailleurs confirmé. « Tout comme nous avons vaincu partout ailleurs en Syrie, nous serons là aussi victorieux. Le message est très clair pour tous ceux que cela concerne : nous irons à Idlib, que ce soit par la guerre ou par des moyens pacifiques » a-t-il déclaré.

Pour éviter autant que possible les affrontements, la Russie et la Turquie ont décidé d’établir à partir de la mi-octobre une zone démilitarisée, dont le but est de séparer les forces gouvernementales des rebelles – parmi lesquels se trouvent des djihadistes. Mais le régime syrien vient de troubler (volontairement ?) la situation et menacer cet équilibre précaire, en faisant déplacer 400 combattants du groupe Etat islamique (EI) de Deir-Ezzor (est) à Idlib en début de semaine. Les motifs ? Flous. Tout juste sait-on que Damas, tout comme son allié russe – chargé avec Ankara du contrôle de la zone démilitarisée -, souhaite « éradiquer la menace terroriste ». Et gagner la paix en Syrie, comme le souhaitent Emmanuel Macron et d’autres chefs d’Etats ? Vraisemblablement, même si pour beaucoup d’observateurs, la reprise d’Idlib est loin de constituer l’ « ultime bataille » vendue par le régime de Bachar al-Assad.

Marie Peltier est historienne, chercheuse et enseignante à Bruxelles ; elle travaille depuis 2011 sur la narration relative au conflit syrien et détricote la « propagande » de Damas. Son dernier essai, intitulé Obsession. Dans les coulisses du récit complotiste (éditions Inculte), paraît le 3 octobre 2018.

LMA : Depuis quelques jours, vous reprochez à certains médias de relayer la narration du régime syrien, qui qualifie la situation à Idlib d’ « ultime bataille » avant la paix. Ce qui n’est pas le cas selon vous.

Marie Peltier : Le grand leurre de la géopolitique, c’est de croire que l’on peut adopter une logique qui fait fi de l’être humain et de ses luttes ; que l’on peut poser sur les choses un regard surplombant qui anticipe ce qu’il va se passer. En réalité, personne ne sait ce qu’il va se passer. On l’a vu, cette guerre a eu de multiples rebondissements. Qui aurait cru, par exemple, il y a encore quelques jours, qu’il y aurait ce nouvel accord sur la région d’Idlib ?

Les choses peuvent changer ; la situation est complexe. Utiliser ce récit de la « dernière bataille », c’est endosser le « narratif de la victoire » vendu depuis plusieurs mois par le régime syrien. Et qui dit, en substance : « Nous avons gagné, il ne nous reste plus qu’à liquider Idlib ». C’est problématique, non seulement d’un point de vue factuel, car on ne sait pas si c’est effectivement la dernière bataille, et d’un point de vue éthique, car on reprend le récit d’un régime dictatorial.

Comment expliquez-vous cet écart entre l’analyse des faits de la part des médias et la réalité ?

Le problème est global. Il y a des médias, dans la presse écrite française notamment, qui font un travail très correct sur la Syrie depuis des années. Mais on ne peut pas décrire les faits en dehors d’un récit ; on est obligé de les mettre en perspective et adopter un storytelling. Pendant plusieurs années, ce que j’appréciais dans certains médias français, c’est que ce récit était celui du « narratif des libertés ». Ils assumaient de défendre l’aspiration aux droits humains, à la dignité et à la liberté des révolutionnaires syriens.

Lire aussi : « La position de la France en Syrie est intenable sur les plans éthique et politique »

Or, aujourd’hui, on sent qu’il y a de manière générale un désaveu par rapport à ce narratif-là ; on est davantage dans le « narratif du réalisme » ou « de la realpolitik », selon lequel la rébellion syrienne a perdu. Dans les faits, c’est inexact. Je ne parle pas des groupes armés rebelles, mais des aspirations à la liberté, qui se manifestent encore à Idlib, où se trouvent non seulement les habitants de la région, mais également tous les Syriens qui ont été chassés d’autres gouvernorats. Oublier ces gens, affirmer qu’ils vont se faire massacrer et qu’il n’y a rien à faire, c’est cautionner selon moi un certain abandon de ces personnes par la communauté internationale. Ce qui pose des questions d’un point de vue éthique.

A quoi est dû cet abandon selon vous ?

La longévité et l’usure de la guerre expliquent très certainement cet abandon. Qui est également dû à la propagande d’Assad, qui en-dehors des sphères de propagande pure et dure, telles Russia Today [média financé directement par le Kremlin, ndlr], a eu ce génie de s’infiltrer très largement dans l’opinion publique occidentale. Les médias ne sont pas les seuls à avoir été gagnés par le récit et la propagande d’Assad, qui s’est présenté comme le bastion contre le terrorisme et les Etats-Unis ; il y a une différence à opérer entre un média généraliste normal et un organe de propagande. Mais on doit bien réaliser que la propagande syrienne a gagné tous les esprits. C’est la raison pour laquelle on arrive à parler de la guerre en ces termes-là ; qu’on a épousé l’idée qu’Assad avait gagné la guerre.

Vendredi dernier, Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, a déclaré que la présence des Etats-Unis dans l’Est de la Syrie était une « menace » pour l’intégrité du pays. Pourtant, Washington semble très en retrait du conflit syrien. Où se trouve la vérité ?

Tout d’abord je ne suis pas géopoliticienne, je ne me trouve pas dans la tête de Donald Trump ni dans celle de Sergueï Lavrov. Mais ce qui est sûr, c’est que se jouent au-dessus du conflit syrien des vieux conflits d’influence entre les Etats-Unis et la Russie. Et que celle-ci surjoue toujours cette idée qu’elle défend Assad face à ce qui serait une invasion américaine. Elle épouse donc cet imaginaire de la Guerre Froide et des deux blocs, cette propagande et cette posture anti-américaines très anciennes.

Par ailleurs, il y a une frilosité assez évidente des Etats-Unis d’intervenir en Syrie, exception faite de la lutte contre Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique, ndlr]. Dans tout ce qui concerne le combat entre Assad et ses opposants, on ne peut pas vraiment dire que les Etats-Unis ont brillé par leur présence. On est un petit peu dans l’anti-modèle irakien.

Les armes chimiques potentiellement utilisées par le régime Assad font-elles partie de ce « narratif » syrien ?

Les attaques chimiques effectuées par le régime Assad ont été extrêmement bien documentées, par les activistes syriens notamment. Les preuves existent donc et, à moins de rentrer dans une logique négationniste, sont très difficiles à réfuter. Elles symbolisent selon moi toute l’hypocrisie de la communauté internationale, qui pendant des années a dit : « On intervient seulement si la ligne rouge des armes chimiques est franchie ». Cette posture est très problématique, parce qu’elle insinue que l’on peut utiliser toutes les autres armes. Et, c’est un comble, même quand il y a eu des attaques chimiques, personne n’est intervenu, si ce n’est le one shot de Donald Trump il y a un an et demi [les Etats-Unis ont bombardé une base militaire syrienne, en avril 2017, en réponse à l’attaque chimique du village rebelle de Khan Cheikhoun par le régime, quelques jours plus tôt. Washington a récidivé, avec l’appui de Paris et de Londres, le 13 avril 2018, après que Damas a utilisé des armes chimiques contre Douma, un village de la Ghouta orientale, ndlr].

Lire aussi : Cessons de jouer avec la vérité en Syrie

La question des armes chimiques est primordiale et doit être documentée ; c’est important qu’il y ait des enquêtes systématiques. Au sein du conflit syrien, les attaques chimiques ont été un moyen, dans le récit du régime, de détourner l’attention des massacres en cours. Parce que la majorité des personnes n’a pas été tuée par armes chimiques ; c’est important à dire, même s’il ne faut pas relativiser l’emploi des armes chimiques, qui ont débouché sur une certaine hypocrisie internationale. Et ont été instrumentalisées.

Diriez-vous que la propagande existe parce que la communauté internationale est trop frileuse ?

Il y a quand même une indifférence assez massive sur le conflit depuis 2011. Mais c’est surtout le reflet d’une désillusion, en tout cas en Occident, à l’égard du débat démocratique, du récit révolutionnaire, de ce que nous disaient – et nous disent encore – les révolutionnaires syriens, de la lutte contre la dictature au nom de la liberté et de la dignité, de ce qui faisait le cœur des valeurs européennes. Il y a une espèce de désaveu à l’égard de la démocratie, et une fascination pour les figures autoritaires de plus en plus grande. Il y a aussi une grande désillusion à l’égard de l’interventionnisme, parce que l’Irak – qui est un échec total – est encore dans les esprits. Tous ces facteurs font qu’il y a eu un abandon assez incommensurable, qui se perpétue aujourd’hui encore.

Lire aussi : Syrie : en route pour un nouveau « désastre humanitaire » à Idlib ?

Propos recueillis par Stanislas Tain


RT France nous adresse le droit de réponse suivant :

« L’article « La propagande d’Assad a eu ce génie de s’infiltrer dans l’opinion publique occidentale » signé par Stanislas Tain revient, à l’occasion d’un entretien avec Marie Peltier, historienne, sur la narration relative au conflit syrien. Critique de la « propagande de Damas », Marie Peltier estime que RT FRANCE (Russia Today) a agi comme un organe de « propagande pure et dure ». RT FRANCE conteste catégoriquement cette imputation, qu’elle considère comme attentatoire à sa probité et à celle de ses journalistes, dont elle rappelle qu’ils sont, en tant que professionnels, titulaires de cartes de presse françaises. RT FRANCE entend rappeler qu’elle n’a d’autre vocation que d’informer le public de la manière la plus professionnelle, pluraliste, sérieuse et impartiale qui soit. »
Marie Peltier

Historienne et chercheuse spécialiste de la Syrie et des questions liées au complotisme.