La crise du Golfe s’est muée en « guerre bâtarde »

Pour Sébastien Boussois*, l’année 2019 sera le carrefour de toutes les tensions qui habillent la crise diplomatique entre Riyad et Doha.

Depuis l’été 2017, la région du Golfe est confrontée à l’une des plus graves crises politiques et diplomatiques de son histoire. Pour la première fois depuis sa création, l’union au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) a volé en éclat. Cette crise sans précédent détonne par sa méthode et parce qu’elle se déroule en dehors de tout cadre réglementaire, ce qui est inédit dans l’histoire récente des relations internationales.

« Unité arabe »

Tout a commencé, du moins en apparence, le 5 juin 2017, jour où le « Quartet », composé de l’Arabie saoudite, du Bahreïn, des Émirats arabes unis (EAU) et de l’Égypte, a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec le Qatar. Alors que quelques semaines auparavant, Riyad avait reçu la visite du président américain Donald Trump, les Saoudiens ont ensuite imposé un blocus au Qatar, assorti de conditions de sortie de crise qui bafouant totalement sa souveraineté, sans aucun respect des relations entre Etats, et selon des prétextes dont on sait déjà qu’ils ont été inventés de toutes pièces…

On pourrait qualifier cette crise de « guerre bâtarde », pour reprendre l’expression d’Arnaud de La Grange et Jean Marc Balencie, dans leur livre éponyme (Les guerres bâtardes, Comment l’Occident perd les batailles du XXIème siècle, Editions Perrin, 2009, 192 pages). Pour les auteurs, les « guerres bâtardes » désignent l’ensemble des crises qui s’en prennent à l’Occident, ce « retour des petites guerres», qu’on appelle aussi, en relations internationales, les « nouvelles conflictualités». Il s’agirait ainsi des « insurgés, sous-traitants des puissances mondiales ou régionales, qui tous ont choisi de se battre contre l’Occident [là] où la force et la technologie deviennent presque inopérantes ».

Quand les États-Unis sont incapables de prévenir un conflit au sein du CCG, leur grand allié, cela illustre bien le caractère « absurde » de ces batailles. La crise directe entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, relève quelque part de la « guerre bâtarde » et de la concurrence entre alliés de Washington. Elle exprime une forme tourmentée d’appartenance culturelle double, d’origine moyen-orientale et d’aspiration plutôt occidentale, et provoque dans ces pays une rupture de l’identité commune arabe que tous les autres pays veulent encore voir comme la fameuse « unité arabe ». Les Etats-Unis divisent une fois encore pour mieux régner ?

Stabilité

Qu’il s’agisse des « guerres de quatrième génération » – soit de basse intensité, impliquant le terrorisme, guerre d’ordre psychologique -, un concept forgé notamment par William S. Lind pour caractériser le « visage changeant de la guerre », ou des crises liées aux « identités meurtrières », comme les définissait Amin Maalouf, le besoin d’appartenance collective, culturelle, religieuse ou nationale provoque souvent la peur de l’autre et sa négation ; « l’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence », dit ainsi Maalouf.

Partant, l’alliance des pays du Golfe avec l’Occident n’est-elle pas en train de faire exploser leur propre identité, jusqu’à produire artificiellement des divisions culturelles profondes entre leurs peuples, tous issus du sable et du désert ? Aujourd’hui, même leur lutte commune contre le terrorisme ne suffit plus à les souder. Ils se reprochent même les uns les autres d’y concourir.

D’une crise régionale entre voisins, la crise du Golfe a ainsi rapidement pris une ampleur internationale, impliquant de nombreux acteurs qui jouent un rôle déterminant pour maintenir l’équilibre mondial. Ce n’est plus une guerre de voisinage ni de quartier, mais bien pire. Et les pays du Golfe, après des décennies d’inertie, sont aujourd’hui en pleine effervescence – Arabie saoudite, Qatar, EAU en tête -, mais doivent dans le même temps garder à l’esprit que leur stabilité demeure plus qu’essentielle à l’équilibre régional. Donc international.

Carrefour

En filigrane, ce qui se dessine et s’accentue à travers cette crise, c’est la pseudo-fracture entre mondes sunnite et chiite, avec un ennemi ultime tout désigné par les puissances alliées des États-Unis : l’Iran. Rien d’autre qu’une énième guerre de basse intensité, artificiellement construite, qui pourrait dégénérer… Quelques mois après le déclenchement de la crise, il apparaît toutefois que le Qatar a clairement gagné la bataille politique, diplomatique et communicationnelle contre l’Arabie saoudite. Et l’Iran, bien qu’esseulé, s’est renforcé par la même occasion.

Alors, d’autres questions se posent : pourquoi la crise du Golfe peut-elle engendrer une profonde crise internationale ? Quelles évolutions l’Arabie saoudite peut-elle amener pour toute la région? Comment l’Iran a-t-il profité de la crise pour diviser le CCG ? Peut-il en tirer profit en termes de leadership ? Comment l’Arabie saoudite arrivera-t-elle à sauver la face si le pouvoir de Donald Trump venait à s’effondrer – ou à la lâcher ? Les États-Unis sont-ils en train de renforcer le radicalisme en Iran en l’isolant à nouveau après s’être retirés de l’accord sur le nucléaire de 2015 ?

Ce qui est sûr, c’est que le monde offrira encore en 2019 un boulevard à des dirigeants sans foi ni loi, sans complexes ni réserve. A moins que ceux-là viennent à s’effondrer par les pressions extérieures et l’accumulation des affaires. En attendant, Mohamed ben Salman et Donald Trump font partie de cette génération de cow-boys régionaux, dont le pouvoir de nuisance est immense, et que le système du multilatéralisme en pleine implosion favorise. Pour combien de temps ? 2019 sera le carrefour de tous ces enjeux, dans le Golfe comme au Moyen-Orient, mais aussi pour le monde.

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* A paraitre, le 6 février 2019, Pays du Golfe : les dessous d’une crise mondiale, aux éditions Armand Colin.