L’instabilité politique met en péril le secteur de l’eau au Liban

Le pays est en attente d’un nouveau gouvernement depuis les élections législatives de mai dernier.

Le Liban, grâce à sa géographie montagneuse, ne manque pas d’eau. Certains monts, comme celui du Liban et de l’Anti-Liban, sont de véritables châteaux-d’eau naturels et offrent aux quelque 6 millions de Libanais des quantités d’or bleu largement suffisantes. Problème : la mauvaise gestion de cette ressource entraîne d’énormes gaspillages et une eau de mauvaise qualité. Le réseau de distribution demeurant l’un des principaux points noirs. A Beyrouth, la capitale libanaise, par exemple, plus de 90 % des tuyaux ont plus de 50 ans. Ils sont souvent faits de plomb et recouverts d’amiante pour les maintenir. Cela induit des pertes en eau à hauteur de 50 %, les réseaux d’adduction étant vétustes et largement troués. Ce que l’on peut constater, au robinet, lorsque des crachats d’eau sortent de manière irrégulière.

Autre problème majeur : 80 % des eaux usées, au « pays du Cèdre », finissent dans la mer sans traitement. Parmi cette quantité, on retrouve l’eau de service, polluée par le savon des particuliers par exemple, mais également l’eau provenant du secteur industriel, qui peut contenir des métaux lourds et autres matières nocives pour l’environnement et la santé. Tandis qu’en 2007, le Conseil pour le développement et la reconstruction (CDR), un organisme chargé du développement du territoire, annonçait que les eaux usées seraient traitées d’ici 2015, l’échéance a depuis été repoussée à l’horizon 2020. Les stations d’épuration existent bien, mais ne sont pour la plupart pas raccordées aux égouts – et demeurent donc fermées. Parmi les 60 installations déjà construites (et fonctionnelles), seules deux sont en marche… La raison ? Le casse-tête administratif qui entoure ces constructions.

« Rafistolage de beaucoup de choses »

Malgré son importance primordiale, le secteur de l’eau souffre d’un cruel manque d’intérêt politique, les autorités libanaises rechignant ainsi à y apporter des solutions durables. Le Code de l’eau, adopté en mai dernier par le Parlement – soit 18 ans après avoir tracé les premiers jets d’une réforme du secteur -, n’est même pas limpide dans ses objectifs. Préserver l’eau au Liban ? Conserver les investissements ? Pour Georges Gharios, doctorant en droit de l’eau, « c’est la question centrale à mettre en avant. […] Depuis plus de 20 ans, nous plaidons en faveur d’une stratégie globale de gestion de cette ressource vitale et stratégique, qui s’inscrit dans une stratégie de développement durable ». A la place, l’Etat libanais, à travers le Code de l’eau, semble vouloir se dédouaner de toute responsabilité concernant ce secteur public, en le confiant à des entreprises privées.

Bcharré, Liban. Photo : Clotilde Bigot

En 2005 sort une première version dudit Code de l’eau. Un texte législatif rédigé par des juristes français, pas assez adapté au contexte libanais, et finalement modifié. Pour Roland Riachi, professeur adjoint à l’université américaine de Beyrouth, auteur d’une thèse sur la gestion de l’eau au Liban, le texte final est « un rafistolage de beaucoup de choses, mais n’apporte rien de nouveau ». Et peut surprendre. Il contient par exemple le droit fondamental de l’accès à l’eau, mais à condition de le payer… Un oxymore qui reflète parfaitement la faible part de l’ « Etat providence » dans la gestion de l’eau.

Le code met cependant en place un Conseil national de l’eau sous la direction du Premier ministre. Celui-ci regroupe des experts, des présidents de municipalités ainsi que le ministère de l’Eau et de l’Energie. Cependant, il n’a qu’un avis consultatif et ne permet donc pas de diriger la stratégie nationale de l’eau. Qui doit être clairement définie, afin de développer les infrastructures pour assurer un accès continu à l’eau, prioriser l’utilisation de cette dernière, mais aussi améliorer la gestion des eaux usées, faciliter l’accès pour les agriculteurs à des systèmes d’irrigation durables, ainsi qu’optimiser l’investissement public. Une stratégie parfaite sur le papier, mais qui date des années 50 et n’a jamais véritablement été mise en place.

« Notion de bien public »

L’un des articles pointés du doigt par les experts, dans le texte, est la reconnaissance de la propriété comme moyen d’accès à l’eau. Ainsi, un propriétaire terrien est propriétaire non seulement de sa parcelle de terre, mais aussi de toutes les ressources souterraines. Libre à lui de construire un puits (à une profondeur maximale de 150 mètres) et de puiser ensuite dans les nappes phréatiques (à hauteur de 100 000 litres d’eau par jour) sans aucun permis d’exploitation. Au-delà de ces plafonds, le propriétaire doit s’acquitter d’un permis aux alentours de 1 200 euros. 

Selon la Banque mondiale, il y aurait ainsi plus de 200 000 puits personnels à travers le pays du Cèdre. « Tout propriétaire peut creuser son puits pour ses propres besoins. On privilégie le secteur privé et on efface la notion de bien public à propos l’eau, pour respecter les us et coutumes », explique Roland Riachi. Tant pis pour l’environnement et la santé des nappes phréatiques. Ce dernier de citer comme exemple flagrant celui de la Bekaa, une région agricole dont la nappe est aujourd’hui presque vidée. « Dans les années 80 on creusait 5 mètres et on trouvait de l’eau. Aujourd’hui il faut descendre à 300 mètres. » 

Pareil, le système des barrages, qui stockent de grandes quantités d’eau, est à revoir selon lui. « Le sol libanais est en karst, dans les régions où ils veulent construire des barrages. C’est une roche perméable. Et construire un barrage sur un sol calcaire entrainerait de grandes pertes d’eau qui s’infiltreraient dans le sol. » Au barrage de Chabrouh (40 km au nord-est de Beyrouth), les pertes seraient ainsi d’environ 200 litres par seconde, estime Roland Riachi. Mais certaines installations ont trouvé la parade : bétonner le sol. Avec toutes les contraintes écologiques et financières qui suivent cependant. Et il en existe 17 aujourd’hui au Liban selon différentes sources. Problème : le pays du Cèdre compte une cinquantaine de nappes phréatiques, « des réserves d’eau potable, alors que l’eau des barrages ne l’est pas », pointe du doigt l’expert.

Inertie politique

Pour tenter de gérer au mieux les ressources en or bleu, la Conférence économique pour le développement par les réformes pour les entreprises (CEDRE), organisée à Paris en avril 2018, a débloqué plusieurs milliards de dollars de prêts et de dons au profit du gouvernement libanais. Parmi cette somme : 2,1 milliards d’investissements, et 35 millions qui seront utilisés pour une batterie d’expropriations, en vue de traiter les eaux usées. Mais tous ces investissements se font à une condition. Comme pour le traitement des déchets, afin de permettre une bonne gestion des fonds et une ligne directrice claire, les prêteurs ont demandé à ce que soit voté une loi-cadre, pour permettre de suivre certaines normes. D’où l’adoption dans la foulée du code de l’eau.

Les financements de la conférence CEDRE ne seront toutefois débloqués qu’après validation par le conseil des ministres. Or le pays est en attente d’un nouveau gouvernement depuis les élections législatives de mai dernier. L’attribution des portefeuilles ministériels, historiquement, prend toujours de nombreux mois au Liban, parce qu’elle repose sur un délicat consensus entre les différentes mouvances politiques du pays. « Chaque formation politique se sert des résultats aux législatives pour revendiquer un ou plusieurs sièges au gouvernement, explique Matthieu Karam, journaliste à L’Orient-le Jour, quotidien libanais francophone. Dans la loi cependant, rien ne leur accorde ce droit car il n’y a pas de corrélation entre législatives et représentation au sein du gouvernement ». 

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Il en résulte des mois de blocages, voire d’inertie politique, pas très flatteurs lorsqu’il s’agit de recevoir des milliards d’euros de la part d’investisseurs. Qui, face à un gouvernement fantôme, peuvent décider de revenir sur leur promesse. C’est aujourd’hui ce qu’il se passe au Liban et met en péril les réformes consacrées au secteur hydrique. Qui demeurent pourtant connues, pour la plupart. Selon Roland Riachi, « il faut des contrôles de nappes, rendre au pouvoir public la charge de l’eau. Il faut embaucher des fonctionnaires, les former à la protection de l’eau, et surtout refaire tout le réseau de distribution de l’eau ».

L’économie d’or bleu passe également, par exemple, par le contrôle de l’usage agricole (60 % des quantités disponibles dans le pays). Et même, pourquoi pas, avancent certains, par une irrigation nocturne – afin d’éviter que la ressource ne s’évapore lorsqu’il fait trop chaud. Tout un tas de solutions qui, faute de gouvernement, pourraient tomber à l’eau.

Clotilde Bigot avec la Rédaction