Guerre contre le terrorisme : le mauvais pari de la France en Egypte

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28.03.2018

Malgré ses échecs répétés dans « sa » lutte contre le terrorisme, Abdel Fattah al-Sissi sera réélu président de la République aujourd’hui.

A Alexandrie, deuxième ville du pays, un attentat dont la cible serait le directeur de la sécurité de la municipalité a coûté la vie à un policier, samedi 24 mars. Soit juste avant le début du scrutin présidentiel : les Egyptiens sont effectivement appelés aux urnes depuis lundi – et jusqu’à aujourd’hui – pour désigner leur nouveau président. Inutile de louvoyer ; le nouveau chef de l’Etat ne sera autre qu’Abdel Fattah Al-Sissi. La campagne a été organisée de manière à le faire réélire sans aucune contestation possible. En 2014, déjà, un triple attentat secouait l’Egypte, à la veille de la présidentielle. Le maréchal, qui avait dans un premier temps indiqué qu’il ne serait jamais candidat, s’était pourtant dévoué à répondre à la demande populaire – pour reprendre ses propos – pour en finir avec « le terrorisme ». Il suffit de consulter les communiqués de presse concernant l’Egypte sur le site du ministère des affaires étrangères français pour constater que « la guerre contre le terrorisme » menée par Sissi et la puissante armée égyptienne est un échec cuisant. Les déclarations officielles du Quai d’Orsay se suivent et se ressemblent pour dénoncer des attentats meurtriers, sur tout le territoire. Ce résultat illustre bien que l’Egypte, pas plus que la France, n’a su opter pour une stratégie efficace et payante sur le long terme face au terrorisme.

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Surtout, l’allié de la France a profité de cette guerre pour rendre impossible toute opposition : les ONG françaises et internationales, le Parlement européen et les autres institutions officielles n’en finissent pas de dénoncer les violations des droits les plus élémentaires en Egypte. Mais la diplomatie française continue de présenter Sissi comme « le garant de la stabilité dans la région ». Comment pourrait-il stabiliser une région alors qu’il ne parvient pas à le faire dans son pays ?

« Ceux qui veulent ruiner l’Egypte auront d’abord affaire à moi »

Pourtant, après la révolution de 2011, l’État français semblait prêt à une remise en question de sa politique de soutien aux pires régimes : « Trop longtemps, nous avons pensé que les régimes autoritaires étaient les seuls remparts contre l’extrémisme dans le monde arabe », déclarait en avril 2011 le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, dans un discours remarqué. Mais la France a cédé à la facilité et repris son soutien à ces dirigeants, dont la politique alimente justement le terrorisme. L’une des raisons : les gouvernements français ont choisi de faire passer « la diplomatie des contrats » avant tout. Les industriels français ont en effet tiré profit de la répression en Egypte : Dassault, Renault, Thalès ou encore Manuhrin, pour ne citer que quelques exemples significatifs. L’État français a continué ses transactions, malgré le massacre de Rabaa – près de 1 000 civils tués en une journée, sur ordre notamment de Sissi. Elle a également décidé de livrer à l’Egypte les Mistral destinés à la Russie, bien que ni l’Egypte, ni la Russie ne remplissent les conditions de vente et de livraisons de tels matériels de guerre édictés par les traités dont la France est signataire. Ainsi, sur la période 2013-2017, la France a été le premier fournisseur d’armes à l’Egypte, selon le dernier rapport Sipri.

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Mais Sissi serait au moins « protecteurs des coptes », ciblés par des groupes terroristes, et si chers à la France. Après l’assassinat, en 2015, de 21 Egyptiens coptes, revendiqué par un groupe ayant prêté allégeance à l’Etat islamique (EI), le président égyptien avait déclenché une offensive en Libye. L’occasion de faire voler des Rafale et de conforter ceux qui veulent croire qu’il défend les coptes. Il dirigeait pourtant le pays avec le Conseil suprême des forces armées quand les forces de sécurité ont violemment réprimé une manifestation pour les droits des coptes au Caire, faisant au moins 30 morts et 330 blessés. Enfin, au Sinaï où l’armée mène actuellement « une guerre contre le terrorisme » qui fait des victimes parmi les civils, des destructions de domiciles et d’écoles de citoyens déjà démunis et abandonnés depuis des décennies par le pouvoir, Wilayat Sinaï – la branche de l’EI dans cette zone – et d’autres groupes armés restent actifs et continuent de viser des symboles de l’Etat, parmi lesquels les soldats et policiers. Certains groupes arguaient en 2012 que la voie de la démocratie a mené Morsi « le mécréant », selon leurs mots, en prison et que la seule option était donc la lutte armée.

L’effervescence autour de la présidentielle de 2012 – premier scrutin démocratique et post-révolutionnaire depuis la destitution d’Hosni Moubarak – paraît bien loin… Elle avait été porteuse de renouveau. Et l’épisode révolutionnaire de 2011, porteur de promesses, encore plus lointain. Les révolutionnaires d’alors, salués et soutenus par les grandes puissances occidentales, sont en prison ou morts. Une génération d’opposants et de simples citoyens est en train de mourir dans les geôles égyptiennes. Et en février dernier, Sissi prévenait : « Faites attention. Ce qui s’est passé il y a sept ou huit ans [la révolution de 2011] ne se répétera pas […]. Ceux qui veulent ruiner l’Egypte auront d’abord affaire à moi. Au prix de ma vie, et de celle de l’armée. » C’est cet « homme fort » que soutient la France en Egypte.

Journaliste et responsable de projets éditoriaux basée à Paris. Collabore avec Orient XXI, Bastamag, TV5 Monde Terriennes, Le Monde diplomatique, etc.