Maroc : après un bilan maussade, les islamistes du PJD sanctionnés dans les urnes

|
28.09.2021

Au Maroc, les islamistes du PJD ont subi une lourde défaite.

Bien qu’attendue, la défaite électorale des islamistes du Parti pour la justice et le développement (PJD) aux élections législatives a surpris, par son ampleur, les observateurs de la vie politique marocaine. Si les soubassements de la débâcle du PJD sont multiples, ils témoignent de la déception de la population marocaine après dix années de pouvoir des islamistes qui n’ont pas tenu leurs promesses initiales.

Le PJD s’écroule dans un contexte de participation en hausse

Le scrutin législatif du 25 novembre 2011 avait accordé une nette première place au PJD, qui avait alors recueilli 27,08 % des suffrages. Devenu une force politique incontournable dans le sillage du « Mouvement du 20 février » — la version marocaine des Printemps arabes — grâce à une habile stratégie d’entrisme auprès des leaders de la contestation, le PJD avait réussi à séduire des franges entières de la population. En 2016, les législatives ont confirmé l’assise électorale du PJD, qui s’est alors maintenu à 27,88 % des voix et a conservé 125 sièges au Parlement, tout en réussissant à s’implanter dans plusieurs zones urbaines. Une parenthèse politique de 10 ans unique au Maroc, dont la population n’a par tradition que peu de sympathie pour l’islam politique. En 2021, le PJD perd pourtant 90 % de ses sièges et ne rassemble plus que 13 parlementaires. Même son de cloche aux élections communales et régionales, qui se sont déroulées en parallèle des législatives, à la suite desquelles le parti ne conserve respectivement que 777 élus et 18 sièges, contre 5 012 et 174 auparavant. « Ce n’est pas la défaite, c’est l’ampleur de la défaite » qui est surprenante, s’étonne Aboubakr Jamaï, professeur de relations internationales à l’institut américain universitaire d’Aix-en-Provence, au micro de RFI.

Dès l’annonce des résultats du scrutin, un communiqué du PJD a dénoncé de « graves irrégularités » dans la tenue des élections. Les accusations du PJD ont été immédiatement déniées par le ministre de l’Intérieur. Pour le PJD, cette stratégie de posture offensive relevait du jeu d’équilibriste. D’abord parce que les élections ont été organisées par celui qui est alors chef du gouvernement, Saad Dine El Otamni, lui-même membre du PJD. Ensuite, parce qu’avec une perte nette de 80 % de ses électeurs par rapport aux élections législatives de 2016, la défaite est trop lourde pour l’imputer à de prétendues fraudes électorales. Rapidement, le PJD a été obligé de reconnaître sa déroute. « Nous sommes encore sous le choc. C’est comme si le (PJD) était en réanimation, mais nous ambitionnons de le ressusciter » a expliqué à France 24 Amina Maelainine, une des cadres du parti islamiste.

La forte participation satisfait ls partis politiques marocains

Les observateurs internationaux de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE), présents sur place, ont de leur côté salué la bonne tenue des élections, qui se sont déroulées, selon le député italien Alberto Ribolla, avec « intégrité » et « transparence ». De même, au niveau international, aucune organisation n’a souligné de manquements à la bonne tenue du processus électoral. En revanche, la forte participation — de 8 points supérieure à 2016 — reste un facteur de satisfaction pour les pouvoirs publics, qui s’étaient engagés dans une réforme constitutionnelle d’ampleur destinée à revitaliser la vie politique marocaine en accentuant la proportionnalité du scrutin. Ce projet de réforme avait d’ailleurs bénéficié d’un assentiment général des partis politiques du Royaume, le PJD mis à part.

Autre satisfecit pour le Maroc, l’inclusion toujours plus forte des femmes dans la vie politique nationale et locale, née de la réforme constitutionnelle de 2011. « Le Maroc s’est inscrit, depuis plus de deux décennies, dans une dynamique sans relâche en faveur de la promotion de l’égalité de genre », affirme l’avocate Ghalia Mokhtari, dans une tribune publiée dans le magazine Le Point Afrique. Comme un symbole, au lendemain de la défaite des islamistes, trois femmes ont d’ailleurs été élues à la tête de grandes villes marocaines, dont Asmaa Rahlou, devenue la première maire femme de la capitale du Royaume, Rabat.

Le vote-sanction après un bilan maussade

Selon les observateurs, la thèse du vote-sanction est largement plus crédible que celle de la fraude électorale massive. En 2011, le PJD avait réussi à conquérir les électeurs en captant la colère populaire et en promettant des réformes d’ampleur destinées à une meilleure répartition des richesses, à la lutte contre la cherté de la vie quotidienne et la corruption. Aux législatives de 2016, le PJD avait promis de maintenir une croissance comprise entre 4 à 5,5 % par an dans le pays, de renforcer le secteur industriel marocain pour relancer l’emploi, de s’engager en faveur d’une réduction des disparités sociales et de mener une vaste réforme du système éducatif. Si le programme a fait, par deux fois, mouche auprès des électeurs marocains, les dix années de pouvoir du PJD ont signé l’heure du désenchantement. « Aux commandes depuis dix ans, le PJD a subi l’usure du pouvoir. L’électeur a dit stop ! Ça suffit ! » résume Driss El Ganbouri, politologue et spécialiste des mouvements religieux, à Ouest France.

Le parti paie en effet une gestion contrastée sur le plan économique et un chômage en hausse notable sous son gouvernement, passé de 9,2 % en 2019 à 11,9 % en 2020, selon les chiffres du Haut-Commissariat au plan, soit une augmentation 29 %. Pire, le chômage touche surtout les jeunes de 15 à 24 ans, qui sont à 31,2 % sans emploi. Le coût de la vie ne s’est lui non plus pas réellement amélioré dans le pays, où 7 Marocains sur 10 considèrent qu’il est « élevé ou très élevé », selon les conclusions d’un sondage. En bref, aucune des attentes de la population marocaine n’a réellement été satisfaite.

Autre facteur de désaffection des électeurs, le renoncement à une partie du corpus idéologique du parti. « Une fois au pouvoir, (le PJD) a renoncé à son référentiel religieux, à la moralisation, l’identité, l’arabisation, la justice sociale… qui sont ses chevaux de bataille», analyse Drill El Ganbouri. Souvent en délicatesse avec Mohammed VI, peu suspect d’accointances avec l’islam politique, le PJD n’a pourtant jamais renoncé au pouvoir et s’est au contraire largement complu dans des gouvernements de coalition, au sein desquels il tenait les portefeuilles ministériels les plus stratégiques.

Une gestion entachée au niveau local

Les expériences de gouvernance locale du PJD ont aussi fortement entaché le bilan d’un parti, qui avait pourtant réussi à conquérir la plupart des grandes agglomérations marocaines, notamment Fès, Marrakech, Agadir ou encore Casablanca. Signe de la débâcle, à Tanger, où le parti islamiste avait recueilli 50 000 voix en 2016, il n’en a obtenu que 7 000 en septembre.

Une partie des maires PJD ont d’ailleurs fait l’objet de scandales plus ou moins médiatisés, allant d’accusations de mauvaise gestion des fonds publics, aux soupçons de corruption ou encore aux affaires de mœurs. Le maire PJD de Marrakech, Mohamed Larbi Belcaid, ainsi que son premier adjoint, Younès Benslimane, avaient été entendus pour des faits supposés de dilapidation des deniers publics dans le cadre de marchés publics sans mise en concurrence pour la COP 22. Le tribunal administratif avait aussi inquiété le président PJDiste de la commune d’Aït-Melloul, soupçonné de « mauvaise gestion des affaires publiques ». À Agadir, Salah El Malouki, ainsi que cinq vice-présidents PJD, ont été déférés devant la justice en août 2020, après la publication d’un rapport soulignant de graves dysfonctionnements dans la gestion communale.

Avec 65 sièges et 27,88 % des voix, le Rassemblement national des indépendants (RNI) est sorti vainqueur des élections législatives. Proche du Palais, ce retour aux responsabilités du RNI marque « la sortie d’un souffle impulsé par le peuple marocain en 2011 », analyse Aboubakr Jamaï. La fin d’une parenthèse désenchantée pour le PJD qui, de renoncements en scandales, ne semble plus en mesure de s’imposer comme une grande force politique au Maroc.

Partages