Que veut réellement le peuple en Tunisie ?

Le récent rejet de la justice transitionnelle est une façon de délégitimer et d’abandonner la lutte contre la dictature.

Sept ans après la révolution, en Tunisie, on en est à se demander si le peuple l’a déclenchée ou subie. Et ce n’est pas un tabou que de se poser la question ; rien de plus légitime lorsque la machine antirévolutionnaire se met en marche, accélère le rythme et emporte tout sur son passage. Dernier coup en date : l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a quasiment enterré la justice transitionnelle dans un processus qui vise, encore une fois, à écluser la recherche de la vérité. Et donc à défigurer les lignes du passé. Histoire bafouée en perspective ?

Combats totalitaires

La plénière la plus houleuse, nerveuse et pleine de contestations qui n’ait jamais eu lieu en Tunisie post-révolutionnaire – qu’on se le dise : avant, nous n’avions que des séances de bouffonneries – s’est tenue samedi et lundi derniers. Le sujet débattu ? La prorogation du mandat de l’Instance vérité et dignité (IVD), chargée de solder les comptes de la dictature. Et donc fauchée en plein vol ; il fut décidé, par 68 voix pour, 2 abstentions et 0 contre, de mettre fin à l’exercice de l’instance. Qui, faut-il le rappeler, était une émanation de la démocratie retrouvée, après 2011.

« L’IVD veut rompre avec la dictature et la corruption, et instaurer une démocratie digne de ce peuple » déclarait pourtant Sihem Ben Sedrine, la présidente de l’instance, pour défendre sa position. Mettons de côté ce dernier personnage polémique ; intéressons-nous plutôt au contenu des mots. Rompre avec la dictature et instaurer une démocratie. Mais a-t-on jamais essayé de savoir ce que veut réellement le peuple ? La démocratie est-elle réellement l’une de ses aspirations aujourd’hui ? 

Rêvée et imaginée par les uns, bafouée par les autres, la démocratie s’est prêtée à la stratégie marketing de ceux qui voulaient assurer leurs intérêts et se garantir un avenir douillet. En laissant pour compte ceux qui ont payé cher le prix de la « révolution ». Le rejet d’une justice transitionnelle est une façon de délégitimer et d’abandonner la lutte contre la dictature, et de la remplacer par un agenda frelaté et liberticide, pour servir les combats totalitaires. 

Tunisie meilleure

Cela étant, ce qui dérange dans l’intermède calamiteux que nous avons vécu ces derniers jours, c’est qu’en plus d’être à un tournant dangereux dans le processus révolutionnaire, le comportement ingrat et arrogant de notre classe politique n’a rien de rassurant. Au contraire. Car il n’y a pas que la cacophonie, le lynchage ou le désaccord qui inquiètent. La bassesse des locataires de l’hémicycle du Bardo, censés représenter dignement le peuple, n’est pas sans poser questions.

Car 68 députés ont dit non au prolongement de l’activité de l’IVD. Parmi eux figurent indéniablement les hostiles à Sihem Ben Sedrine, à sa gestion de l’instance, à l’IVD même ou au principe de la justice transitionnelle, tout simplement. Et cela nous renvoie, encore une fois, à la question du caractère volontaire de la « révolution » ; le peuple a-t-il agi comme frein ou plutôt comme moteur au processus révolutionnaire ? Ou a-t-il été asservi, encore une fois, à la tendance ? 

Même si les plus prudents diront que c’est là un passage obligatoire du processus antirévolutionnaire, tout porte à croire que les fantômes de l’ancien régime sont bel et bien présents parmi nous. Et qu’ils continuent à conjuguer le sort de ce pays à tort et à travers. Sauf que, par leur silence actuel, ceux qui ont porté le drapeau de la révolution offrent semble-t-il une nouvelle virginité à leurs bourreaux. A quand l’électrochoc pour sauver ce qu’il reste du rêve d’une Tunisie meilleure ?

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Photo : Sihem Ben Sedrine, ancienne opposante à Ben Ali, dirige l’Instance vérité et dignité chargée de faire la lumière sur les violations économiques et des droits humains en Tunisie sur la période 1955-2013. Crédits : Fethi Belaid/AFP

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