« Grande marche du retour » à Gaza : portraits d’une jeunesse éprise de liberté

Mohammed Zaanoun a photographié la jeunesse gazaouie, lors des « marches » du vendredi, débutées le 30 mars 2018.

Qu’est-ce qui motive les Gazaouis à poursuivre la « grande marche du retour » ? Voilà la question que s’est posée le photographe palestinien Mohammed Zaanoun, en janvier dernier, 9 mois après qu’ont débuté les premières manifestations à la frontière avec Israël. Des protestations « non armées, lancées par la société civile et des militants, et non par des partis politiques », insiste-t-il, dont le but n’a pas changé. Les manifestants « demandent le droit au retour des réfugiés palestiniens, qui constituent la majorité de la population de la bande de Gaza, et la fin du siège imposé par Israël et l’Egypte autour de Gaza depuis plus d’une décennie », précise-t-il. Des revendications banales mais pulsionnelles, instinctives, nées de la trop grande indifférence, ou du puissant mépris, dont sont victimes les Gazaouis.

Armé d’un simple appareil et de son désir de « documenter la grande marche du retour », Mohammed Zaanoun a saisi dès le premier jour les manifestants sur leur lieu de révolte. Avant de les retrouver, quelque temps après, pour leur demander de partager leur histoire et leurs espoirs. Il en résulte des portraits puissants, pris sur le vif, qui laissent deviner les stigmates d’affrontements récents – la fumée noire et épaisse, tout comme les drapeaux palestiniens, aide les visages, qu’ils soient en proie au doute ou à la détermination, à se détacher au premier plan. Le photographe a voulu renseigner l’humanité et la soif de liberté de ces jeunes hommes et de ces jeunes femmes, confrontés à la profonde irrationalité de la haine de l’humain envers l’humain, parfaitement matérialisée aujourd’hui par le conflit israélo-palestinien.

 

Husam, 25 ans, Khan Younès

Hasam, 25 ans. Mohammed Zaanoun/Activestills.org

« Vendredi dernier, le drapeau palestinien peint sur mon visage, j’ai été blessé par une cartouche de gaz tirée directement dans mon dos, avant d’être transféré à l’hôpital. Je suis maintenant sous traitement à domicile. Mais j’aimerais bien être rétabli pour participer à la marche de vendredi prochain. Malgré les meurtres et les blessures, j’ai tout de même envie d’y aller. Je pense que je continuerai, même si cela doit durer 9 ans et non 9 mois.

L’une des choses les plus difficiles que j’ai vues, l’un des vendredis où environ 60 personnes sont mortes, c’est quand ils [les soldats israéliens, ndlr] ont tué des jeunes au hasard. Ils visaient leur tête et leurs jambes. C’était une journée horrible. J’avais l’impression d’être dans un cauchemar. Je n’ai pas réussi à sauver l’un de mes camarades, qui saignait au sol après avoir été blessé par un tireur d’élite israélien, et qui en est mort. Je ne comprends pas comment l’on peut tuer des gens désarmés.

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Après 9 mois, le monde ne bouge toujours pas. Pourtant, nous avons besoin qu’il nous soutienne sincèrement et mette un terme au massacre des jeunes désarmés par les forces d’occupation. »

 

Ahmad, 24 ans, Gaza

Ahmad, 24 ans. Mohammed Zaanoun/Activestills.org

« Je suis une jeune personne en quête de stabilité, dont la colonisation israélienne a tué tous les rêves et toutes les ambitions. Car c’est une occupation de l’esprit. Le plus difficile, dans ma vie, c’est de trouver un travail ou une quelconque opportunité.

Nous participons aux manifestations parce que c’est notre terre et ce sont nos droits. Malgré les séries de meurtres continuels, nous progressons par notre résistance et notre engagement à poursuivre la lutte populaire pacifique. Beaucoup de mes amis ont été martyrisés, mais je continuerai sur la voie qu’ils ont tracée, quand bien même tout est différent, ici, à Gaza. »

 

Mohammed, 20 ans, Al-Shuja’iyya

Mohammed, 20 ans. Mohammed Zaanoun/Activestills.org

« Je viens d’une famille pauvre et n’ai pas reçu d’éducation particulière, parce que mon père n’a pas eu les moyens de payer mes études. Je me joins aux manifestations chaque semaine parce que je crois que nous avons le droit de retourner dans les maisons d’où nous avons été transférés. Certes je n’étais pas vivant lorsque mes grands-parents ont été déplacés par l’armée israélienne. Mais aujourd’hui, j’estime avoir le droit de retourner chez mes grands-parents. Il n’y a pas d’avenir pour les jeunes à Gaza.

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Le plus dur c’est de se souvenir de nos amis qui ont participé à la marche du retour et sont morts après que des tireurs d’élite leur ont tiré dessus. Nous nous remémorons généralement leurs dernières paroles et cela nous pousse à continuer d’avancer. J’ai été blessé deux fois et malgré tout, j’ai recouvré mes forces et suis revenu dans la marche.

« Il n’y a pas d’avenir pour les jeunes à Gaza », se désole Mohammed, 20 ans.

Nous ne demandons rien d’autre au monde que de regarder à quel point nous pouvons changer la réalité par nos mains. Nous avons besoin de liberté et de stabilité, voulons une patrie sans occupation. Nous cherchons l’espoir et prouverons au monde que nous sommes capables de traverser les frontières et briser toutes les chaînes. »

 

Asmaa’, 23 ans, Gaza

Asmaa', 23 ans. Mohammed Zaanoun/Activestills.org

« Nous, les femmes, faisons une différence dans l’histoire de la confrontation à l’occupation. Nous nous assurons d’être toujours là parce que nous faisons partie de ce combat. Oui, les femmes, de nos jours, ont un rôle à jouer en politique et dans la lutte : femmes et hommes sont côte à côte et il n’y a pas de différence dans la façon dont nous affrontons les soldats. J’ai obtenu le soutien de ma famille, de mes frères et de mes amis, pour participer à la manifestation. Aucun homme ne s’est élevé contre cela. Au contraire, ils nous soutiennent.

Au cours des 9 derniers mois de la marche du retour, nous avons été témoins de choses difficiles et avons perdu des amis. Aujourd’hui, je n’ai pas atteint le but que je m’étais fixée, en raison des souffrances que nous vivons à Gaza. Je souhaitais un monde plus juste, non pas un monde qui nous ignore. A la place de condamner sans arrêt les tueries de masse, il doit assumer ses responsabilités envers les Palestiniens et Gaza. J’espère avec impatience une société de liberté et de culture, où les femmes sont les égales des hommes, comme dans cette marche du retour. »

 

Aya, 21 ans, Gaza

Aya, 21 ans. Mohammed Zaanoun/Activestills.org

« Je participe à la marche de Gaza car c’est un devoir de revendiquer nos droits, en tant que peuple palestinien, malgré tous les morts et les blessés. C’est la marche d’une nation. En tant que femmes, nous participons à la protestation et sommes en réalité en train de bâtir une parfaite société. Nous pouvons donner notre opinion et faisons partie intégrante de la sphère politique. Nous avons reçu le soutien moral et physique de nos famille et amis pour continuer notre marche. Nous remplissons notre devoir tout comme les hommes – et peut-être plus encore. Je demande à Avichay Adraee [porte-parole de l’armée israélienne qui avait conseillé aux Palestiniennes, sur Twitter, de rester à la maison, ndlr] de s’assoir à côté de sa femme au lieu de répandre un discours idiot.

« Aujourd’hui, je souhaiterais vivre dans une société […] où il n’y a pas de guerres ou de meurtres, mais seulement justice, égalité, amour et paix. J’ai l’impression de chercher un avenir dans l’obscurité », témoigne Aya, 21 ans. 

J’ai été témoin de tant de scènes de meurtres d’enfants et de ciblages de femmes, de personnels médicaux et de journalistes. Ma sœur aînée a été grièvement blessée, mais grâce à Dieu, elle a survécu et est retournée dans les rangs de la manifestation. Après tout ce temps, la marche du retour continue ; elle ne s’arrêtera pas. Je souhaite que le monde mette fin à l’oppression de l’occupation et au meurtre de personnes innocentes et non armées. Aujourd’hui, je souhaiterais vivre dans une société, comme toute autre société arabe ou occidentale, où il n’y a pas de guerres ou de meurtres, mais seulement justice, égalité, amour et paix. J’ai l’impression de chercher un avenir dans l’obscurité. »

 

Photos : Mohammed Zaanoun/Activestills.org

Photo de couverture : Anonyme. Mohammed Zaanoun/Activestills.org