Encore une gifle pour le pseudo-féminisme en Tunisie

Mounira Elbouti dénonce la faible considération des femmes rurales après le décès de 12 ouvrières agricoles à Cebbala samedi dernier.

Cela fait deux jours que la Tunisie affiche sa solidarité avec une nouvelle cause : celle des femmes agricultrices décédées alors qu’elles étaient transportées dans des camions sans sécurité à Cebbala (ouest), dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, le 27 avril dernier, entassées les unes sur les autres pour aller rejoindre les champs, où elles devaient faire preuve de dur labeur sans reconnaissance.

Et comme cela devient une habitude en Tunisie, c’est surtout sur les réseaux sociaux que l’on peut constater cet élan de solidarité : photos de profil changées, textes d’hommage et statuts de soutien, appels au deuil et commentaires en colère. Les Tunisiens semblent touchés par la triste nouvelle.

Indifférence

Chose étonnante (et regrettable), toutefois : les Tunisiens semblent découvrir seulement maintenant que toutes les femmes, chez eux, ne ressemblent pas forcément à celles que l’on voit à la télé : beau tailleur, ongles vernis et manucurés, jolies coiffures ; celles qui nous bassinent avec des discours composés dits « féministes ».

Où sont donc passées ces personnes qui venaient nous donner des leçons sur l’égalité des sexes et l’ « émancipation » de la femme tunisienne grâce au libérateur de la femme, feu Habib Bourguiba ? Force est de constater, après réflexion, qu’en Tunisie, la liberté est sélective et caricaturale…

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En effet, ces braves femmes décédées dans un accident de la route, il y a quelques jours, auraient pu mourir chaque jour à cause du manque de moyens, à cause de l’inaccessibilité des services sanitaires, de la misère, de la douleur, de la marginalisation. A cause de l’indifférence.

Ces braves femmes qui sont, en quelque sorte, les tripes de la Tunisie profonde, meurent de nos bourdes et de notre silence, face à des discours stériles de politiciens incapables qui défilent à la tête des gouvernements successifs. Elles ne comprennent rien au Fonds monétaire international, à l’endettement, à l’inflation et aux tiraillements politiques d’un peuple lassé et toujours un brin inconscient.

Flagrante inégalité

Elles n’ont pourtant demandé que peu. Mais n’ont rien eu. Les politiques continuent leur monologue de sourds et en leur proposant des centres de planning familial, de campagnes de sensibilisation pour la contraception ou un projet de loi pour l’égalité d’héritage. Manque de réalisme ou ignorance ? Quels avantages ont-elles reçu de la révolution si ce n’est un plus grand mépris et un dédain plus marqué ? Sauf erreur, elles aussi ont été « utilisées » par les partis politiques mus par l’opportunisme.

En retour, elles n’ont que des discours insupportables au Parlement et des femmes en beaux tailleurs prônant l’égalité sur les plateaux de télévision, souillés par le show. Ces dernières, au contraire, devraient taire leurs discours basés sur l’utilité individuelle au service du collectif, la réussite entrepreneuriale des femmes, la profusion des encouragements à l’ascension professionnelle de celles-ci, etc. Que savent-elles de la réelle soumission de la femme ?

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Il faut que nous comprenions une chose : la réussite de quelques femmes en tant que cheffes d’entreprises ne vaut pas égalité des sexes. Loin de là. Celle-ci est encore en chantier en Tunisie. Mettons-nous au préalable d’accord sur le fait que les femmes rurales demeurent condamnées dès le berceau à une flagrante inégalité des chances. Au vu et au su de tous.

Ce triste constat nous mène à penser que les femmes ne sont qu’un argument marketing qui bénéficie aux uns tout en étant à l’origine des malheurs des autres. C’est aux gouvernants de remplacer leurs injonctions par des actions et une stratégie claire pour valoriser ces femmes, tam-tam économique et social de la Tunisie. Et raviver leur dignité perdue depuis l’époque Bourguiba. Halte aux politiques vitrines et au ripolinage. Les femmes décédées méritaient de vivre et de jouir de leurs droits, tout autant que les autres, dans un pays qui les ignore toujours.

 

Crédits photo : FETHI BELAID VIA GETTY IMAGES