L’obsession iranienne de Mohamed ben Salman

Aux Etats-Unis, où il est en « tournée », le prince héritier saoudien milite pour le musèlement de la République islamique.

Le prince héritier saoudien poursuit son « voyage royal » aux Etats-Unis. Ce matin, Mohamed ben Salman (« MBS ») a rencontré, à New York, les diplomates représentant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies (ONU). Au menu des discussions, évidemment : la situation au Moyen-Orient, alors que la région, « première poudrière du monde », est parcourue par un regain de tensions depuis quelques mois. Il a ainsi notamment été question de la guerre au Yémen, qui vient de « fêter » ses trois ans – et semble plus inextricable que jamais.

Déliquescence totale

Hier soir, la défense aérienne saoudienne a intercepté un missile balistique au-dessus de Jazan (sud-ouest) lancé par les Houthis, les rebelles chiites contre lesquels lutte le gouvernement yéménite – appuyé par une coalition de pays arabes emmenés par l’Arabie saoudite. La veille, le Conseil de sécurité de l’ONU avait fermement condamné le recours, par les combattants houthistes, aux tirs de missiles, qui menacent la sécurité de la région selon lui. En tout, Riyad a bloqué quelque 104 frappes effectuée contre le royaume depuis la première, le 6 juin 2015.

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Aux cinq ambassadeurs présents à New York – dont le français, François Delattre, et l’américaine, Nikki Haley -, MBS a précisé qu’il appartenait au Conseil de sécurité de prendre la main sur le dossier yéménite, bien plus tortueux qu’il n’y parait. Car le pays le plus pauvre de la Péninsule arabique est le théâtre de l’affrontement entre Saoudiens et Iraniens pour la suprématie du Moyen-Orient, aucune des deux parties ne souhaitant baisser la garde ; l’Etat y est d’ailleurs en déliquescence totale et son intégrité territoriale est menacée au sud par un séparatisme ancien.

« Violations des droits humains »

La solution au conflit – qui a fait, pour l’instant, 10 000 morts, 50 000 blessés et 2 millions de personnes déplacées -, selon le prince héritier saoudien, serait que l’ensemble des Etats respectent les traités et conventions internationaux, dont les accords de l’ONU. En filigrane : la résolution 2216 du Conseil de sécurité, adoptée en 2015, qui impose un embargo sur les armes et oblige les parties à laisser passer l’aide humanitaire dans le pays – où plus de 22 millions de Yéménites en ont sérieusement besoin, selon le Bureau onusien de coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Problème : ce faisant, l’homme fort d’Arabie saoudite se tire une balle dans le pied. Son pays, tout comme l’Iran – voire la France, dont les armes vendues aux Saoudiens sont utilisées sur le sol yéménite -, est loin d’être irréprochable. En novembre dernier, après un énième tir balistique des Houthis dirigé vers Riyad, les autorités du royaume ont effectivement instauré un blocus autour du Yémen, empêchant l’aide humanitaire d’être acheminée. Si celle-ci a repris, depuis, la mesure est clairement une entorse à la résolution de l’ONU. Et ce n’est pas la seule.

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Riyad, qui bombarde depuis trois ans les positions houthistes au Yémen, est régulièrement accusée de viser de manière indistincte les populations militaires et civiles. En septembre dernier, l’ONU ouvrait d’ailleurs une enquête internationale sur d’éventuels cas de « crimes de guerre » et de « violations des droits humains », dont les premiers résultats devraient intervenir à l’automne prochain. Et dans l’esprit des enquêteurs, Riyad est clairement visée ; en août 2017, Stephen O’Brien, le patron des affaires humanitaires de l’ONU, de rappeler que « le nombre de bombardements a été multiplié par trois, chaque mois, par rapport à 2016. »

Allié de poids

Pas de quoi désarmer le prince héritier saoudien, véritable décisionnaire en son royaume – en attendant de monter sur le trône. Celui-ci s’est même fendu d’une interview au Wall Street Journal, dans la semaine, pour appeler la communauté internationale à exercer davantage de pression sur la République islamique. Dans sa ligne de mire : le programme nucléaire iranien, alors que l’accord conclu en 2015 par le Conseil de sécurité (plus l’Allemagne) et l’Iran bat de l’aile. Selon lui, si l’Arabie saoudite ne parvient pas à imposer des sanctions pour y mettre fin, une guerre pourrait éclater entre les deux puissances d’ici 10 ou 15 ans.

Bien qu’il ne faille pas sous-estimer les risques de voir Téhéran accéder à la capacité nucléaire, impossible de ne pas noter la volonté saoudienne d’agiter la terreur iranienne pour masquer les propres excès du royaume – sur le terrain yéménite par exemple. Le voyage aux Etats-Unis n’est pas anodin ; depuis qu’il est installé à la Maison Blanche, Donald Trump affiche clairement un tropisme anti-iranien, contrairement à son prédécesseur, Barack Obama. MBS a donc trouvé un allié de poids. Mais un allié guère exempt de tout reproche, également, en matière de droits humains.

 

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