Au Maroc, le mouvement islamiste « Al Adl wal Ihsan » inquiète

Marc-Etienne Lavergne nous éclaire sur le mouvement islamiste Al Adl wal Ihsan qui milite pour l’abolition de la monarchie.

La situation de l’islam politique dans le champ marocain est particulière : la qualité de « Commandeur des Croyants » reconnue à la personne royale dans la Constitution de 2011 définit les limites du champ politique à l’intérieur d’un cadre islamique. Pourtant, un mouvement œuvrant à la fois dans le champ spirituel et politique, Al Adl wal Ihsan (« Justice et bienfaisance »), appelle à l’abolition de la monarchie.

Un mouvement ambigu

Ce mouvement, créé en 1973 par le cheikh Abdessalam Yassine, sort progressivement de l’ambiguïté : depuis le décès de son fondateur en 2012, il semble accentuer son enracinement dans la société et s’efforce de capitaliser sur le mécontentement populaire, révélé par le « mouvement du 20 février » en 2011, puis par le Hirak dans la région du Rif à partir de 2016.

Ce mouvement ambigu — il soutient le Parti (islamiste) de la Justice et du Développement, au pouvoir —, et discret — il a toujours refusé de présenter des candidats aux élections, et dose savamment sa visibilité publique — , commence à inquiéter le pouvoir qui intensifie sa pression sur les moyens et les cadres du mouvement.

Si l’association (« Jamaa ») Al Adl wal Ihsan est issue du terroir marocain, il peut être instructif de comparer son parcours à celui d’autres mouvements de la mouvance islamique, tels que les Frères Muslmans en Egypte ou le Front National Islamique au Soudan.

En Egypte, terre d’origine des Frères Musulmans en 1928, le choix de la conquête du pouvoir par la violence a été imposé dès l’origine par son fondateur, Hassan el Banna. Ce choix a entraîné une répression massive et conduit des centaines de milliers de militants dans les camps de concentration du désert, voire à la potence, comme ce fut le cas de Sayyid Qotb, en 1966. Si Anouar el Sadate, proche du mouvement, a pu l’utiliser pour se débarrasser de son opposition progressiste, avant d’être lui-même victime du terrorisme en octobre 1981, le mouvement a continué d’être combattu sans pitié par Hosni Moubarak : l’armée ne pouvait admettre que soient contestés son monopole du pouvoir et sa mainmise sur l’économie égyptienne.

La confrérie s’est alors repliée sur l’action caritative, prenant en charge les couches urbaines les plus déshéritées. Une sorte de partage des tâches s’est ainsi mise en place entre le pouvoir et la Confrérie, tantôt tolérée et tantôt réprimée, les dirigeants faisant des allers-retours entre les urnes et la prison. La confrérie est ainsi un parti de masse, participant à la vie quotidienne de millions de citoyens, encadrés par des responsables chevronnés, libéraux en économie, mais conservateurs sur le plan social et culturel, tandis qu’en matière religieuse, la confrérie n’apporte aucune innovation par rapport aux enseignements de l’institution phare d’Al Azhar…

Le Printemps arabe a pris la confrérie par surprise. N’étant pas à l’origine du mouvement, elle s’en méfia d’emblée et ne vint à son secours que pour en prendre la direction. Les Frères Musulmans obtinrent la majorité des suffrages aux élections parlementaire, puis présidentielle de 2012. Mais leur impuissance à redresser l’économie et leur sectarisme conservateur, hostile à l’émancipation des femmes et à l’égalité de la communauté copte (chrétienne) fit rapidement chuter leur popularité. Ils furent balayés dès juillet 2013 par une conjonction de pressions extérieures et de désaveu intérieur.

Au Soudan, en revanche, le mouvement islamiste moderne est né en 1947, en réaction aux confréries traditionnelles qui cogéraient le pays sous la tutelle britannique. Il incarnait une forme de la modernité, concurrente avec le puissant parti communiste. Hassan el Tourabi, fondateur du Front de la Charte islamique en 1964, visait à « moderniser » l’islam pour lui permettre de reprendre son expansion à l’échelle planétaire. Mais il était conscient de l’impossibilité pour son parti de l’emporter par les urnes, faute de base populaire. Il fomenta donc le coup d’État de juin 1989 qui allait propulser le général Omer el Béchir pour trente ans à la tête de l’État. Mais son projet de modernisation de l’islam se limita à en faire un instrument de répression à l’intérieur, et de soutien au terrorisme international, de Carlos à Ben Laden, à l’extérieur.

Contradictions et noyautage du PJD

Par comparaison, l’association Al Adl wal Ihsan, si elle proclame son attente de la « qawma », le grand « soulèvement » populaire, affiche des ambitions plus modestes : son fondateur, lui-même enseignant, pensait parvenir à créer une société imprégnée des « vraies » valeurs de l’islam grâce à l’éducation du peuple, tout en prenant pour modèle la Révolution islamique de l’ayatollah Khomeini en Iran chiite !

Sous la direction de son successeur Mohamed Abbadi, elle s’engage de plus en plus au sein des partis politiques et de la société civile ; mais même si elle affiche son soutien aux Frères Musulmans égyptiens, à la Palestine, si elle appelle à aider les réfugiés syriens ou les Rohingyas, elle n’aborde pas de front les problèmes les plus cruciaux de la société marocaine : inégalités sociales, statut des femmes, disparités régionales, dégradation de l’environnement… Elle tenterait également de noyauter le Parti de la Justice et du Développement (PJD) au pouvoir et même certains partis européens non-musulmans comme Podemos en Espagne.

L’État a dès lors pris la mesure de la menace, et s’emploie à fragiliser les structures de l’organisation. Ira-t-il jusqu’à dissoudre ce mouvement, à la fois populaire et bien organisé ? Un cas de conscience pour le Premier ministre Saadeddine al Othmani, à la tête d’un PJD déjà bien affaibli dans l’opinion.

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