Comment le Soudan est devenu un vassal africain majeur pour Abou Dhabi

Sous sanctions, Khartoum pourrait voir arriver un afflux majeur de capitaux en provenance d’Abou Dhabi, rappelle le politologue.

L’annonce récente par les Emirats arabes unis de la construction d’un port en Mer rouge au Soudan, pour un montant estimé de 6 milliards de dollars, est une nouvelle étape dans le processus de vassalisation de Karthoum par Abou Dhabi. Puissance régionale aspirant à être totale et mondiale, la confédération émiratie à fait de la conquête des surfaces maritimes et des ports une priorité depuis les Printemps arabes. L’entreprise émiratie DP World (Dubaï Port), assure aujourd’hui la gestion de près de de 50 ports dans le monde, plus vingt à venir, et est devenue la troisième autorité portuaire mondiale. Basée à Dubaï, elle est intrinsèquement liée au pouvoir de Mohamed ben Zayed, qui construit ainsi un chapelet mondial de terminaux.

Les Emirats n’aspirent pas qu’à être une nouvelle Sparte, ils aspirent aussi à devenir une nouvelle Venise : une puissance régionale maritime sans précédent. Alors aujourd’hui, ils font construire dans des pays stratégiques des ports avec le concours d’entreprises locales qu’ils gèreront par la suite. C’est ce qui se passe au Soudan.

Corruption généralisée

Les vues de Mohamed Ben Zayed sur le Soudan, comme sur beaucoup de pays de la région du Moyen-Orient et d’Afrique qui auraient pu basculer dans la démocratie, ne sont pas nouvelles. Les derniers évènements de 2021 étaient une étape supplémentaire dans sa stratégie pour mettre la main politique sur le pays. Et il était quasiment couru que le coup d’État qui avait eu lieu en novembre 2021, mettrait un terme définitif à la transition civile au Soudan. Cela signifiait aussi le retour du général Abdel Fattah al-Burhan, le nouvel homme fort du pays.

Après des années d’espoir, cet évènement a sonné le glas d’un espoir démocratique et réimplante un pouvoir militaire qui, de toute évidence, servira les intérêts des Émirats arabes unis, lesquels ont tout fait dès 2018 pour imposer leur candidat. Abou Dhabi voit de fait dans la nouvelle situation une occasion rêvée pour la suite de son plan d’implantation en Afrique subsaharienne.

Démarrées le 19 décembre 2018, les manifestations qui vont rapidement ébranler le régime soudanais avaient leur origine dans des revendications classiques de l’ensemble des pays de la région qui se sont embrasés : une crise économique et sociale majeure avec un accès de plus en plus difficile pour la majorité de la population aux denrées de première nécessité. Pendant près de huit mois, les Soudanais vont protester pacifiquement, ce qui conduira au renversement par l’armée du militaire et dictateur Omar el-Béchir, au pouvoir depuis trois décennies. Son règne avait d’ailleurs débuté par un coup d’État en 1989, avec le soutien local des… islamistes.

Cela aurait dû refroidir à l’époque les Émirats arabes unis, mais ce ne fut pas le cas. Ils étaient d’autant plus aux aguets qu’ils venaient de perdre leur allié régional de poids, encore un militaire, pourtant paria de la communauté internationale poursuivi et recherché par la justice avec plusieurs mandats d’arrêt contre lui, et un temps soutenu par les islamistes. Accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité dans le génocide du Darfour, Omar el-Béchir était recherché par la Cour pénale internationale. Dans son propre pays, il était accusé de corruption généralisée.

Mais ce n’était manifestement pas un problème pour Mohamed ben Zayed. Les relations sont anciennes entre les deux pays et l’émirat ne tient pas à perdre son influence dans la bataille. Mais le chef de la junte qui dirige à ce moment-là le Conseil militaire de transition soudanaise, le général Abdelfattah al-Buhrane, va rassurer tout ce beau monde en affirmant souhaiter garder des relations privilégiées avec ses deux alliés historiques du Golfe : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Ce même Al-Buhrane était commandant des forces terrestres soudanaises déployées dans la guerre au Yémen et qui aurait compté près de 10 000 hommes.

Multilatéralisme

Et le pays avait surtout besoin de liquidités de manière urgente et savait à qui s’adresser. Selon Jeune Afrique« Omar el-Béchir avait compté sur ses alliances multiples pour sortir de la crise politique, sur fond de tensions économiques. Les Émirats arabes unis avaient, selon un officiel soudanais, apporté au mois de janvier un financement à hauteur de 300 millions de dollars, sans compter une aide en pétrole ». Il était déjà clair que Abdel Fattah Al-Buhrane était sous la coupe de Riyad et d’Abou Dhabi et que les tergiversations autour de la demande d’extradition d’El-Béchir vers La Haye pour être jugé avaient tourné court depuis des mois, car en échange de leur soutien, les Émirats arabes unis avaient probablement exigé une certaine forme de protection de leur ancien allié. À la place, pour faire écran de fumée, ils proposaient un procès local.

À l’époque, la junte, intégrée au Conseil de souveraineté comprenant cinq militaires, cinq civils et un 11e « plus neutre », était censée assurer la transition politique jusqu’à la tenue de prochaines élections qui devaient avoir lieu en 2020. Allait-elle respecter ses engagements ? Les Émirats arabes unis allaient-ils enfin accepter un pouvoir civil ? Nous n’en étions pas là même si fin novembre 2019, le pouvoir transitoire annonçait une liquidation complète du régime d’El-Béchir et une suppression de son parti. Des garanties auprès des Occidentaux pour mieux légitimer un nouveau pouvoir militaire soutenu par le Golfe ? Tout cela n’était déjà pas très clair.

D’autres affaires ont surgi par la suite. Fin janvier 2020, plusieurs manifestations ont eu lieu devant l’ambassade des Émirats arabes unis à Khartoum au Soudan pour protester contre l’ingérence du pays dans leurs affaires depuis des années. Alors qu’Abu Dhabi avait cherché depuis des mois à imposer sa propre vision de l’avenir du pays en soutenant les militaires, le peuple se réveillait contre cette politique de l’ombre. Les Soudanais s’insurgeaient contre l’envoi de milliers de leurs enfants dans de nouvelles zones de guerres essentielles pour les Émirats et demandaient d’y mettre fin. Déjà à l’été 2019, les « Emirate Leaks » révélaient l’utilisation de jeunes mercenaires venus d’Afrique qui transitaient par le Soudan pour le compte d’Abu Dhabi pour rejoindre la Libye et le Yémen.

Dans cette grande diagonale qui part de la Libye à l’Égypte en passant par le Soudan jusqu’au Yémen, Abou Dhabi semble s’essayer à surjouer de son pouvoir sur place pour déplacer des pions d’un pays à l’autre et réussir coûte que coûte la mise en place de sa stratégie de nouveau Moyen-Orient sécuritaire afin de venir à bout des rébellions mais aussi des volontés des peuples. En créant des couloirs de circulation d’effectifs et de matériels militaires, et également des ports stratégiques comme le futur terminal de la mer Rouge. Alors que tous les Occidentaux ont gelé leurs partenariats et investissements depuis le coup d’état de 2021, Abou Dhabi compense largement. Ce port comprendra une zone franche, un projet agricole notamment. C’est l’entreprise privée soudanaise DAL Group qui assurera, via les Emirats, la construction du chantier pharaonique.

Pays sous sanctions, le Soudan pourrait voir arriver un afflux majeur de capitaux dans le cadre de ce projet. C’est bien la preuve une fois encore qu’Abou Dhabi défie toutes les règles internationales du multilatéralisme. Et le Soudan est devenu un pion majeur dans son dispositif africain.

Crédits photo : Des containers entreposés dans le port de Barcelone, en Espagne (Wikimedia Commons).
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