Irak : le ministre de l’Electricité, dernier fusible d’une lutte anticorruption balbutiante

L’Irak est classé au dixième rang des plays les plus corrompus selon l’ONG Transparency International.

Qassem al-Fahdaoui aura tenu trois semaines. Le ministre de l’Electricité irakien a fait les frais du mécontentement populaire, qui grogne dans le pays depuis 21 jours maintenant, dû aux incessantes coupures de courant en été. Hier, un communiqué du bureau du Premier ministre, Haider al-Abadi, a annoncé qu’il était « suspendu […] en raison de la détérioration du secteur de l’électricité », alors que l’Irak n’a toujours pas de réseau électrique digne de ce nom pour alimenter les quelque 38 millions d’habitants. Après avoir éclos à Bassora (sud), le mouvement de protestation a ensuite rejoint Bagdad et visait expressément le ministre de l’Electricité. Mais également la dégradation des services publics, le chômage endémique, la pénurie chronique d’électricité… et la corruption galopante dans le pays.

10ème pays le plus corrompu

D’après l’AFP, « le réseau électrique a commencé à être laissé à l’abandon durant les douze ans d’embargo international imposé à l’Irak après l’invasion par Saddam Hussein du Koweït en 1990 ». Problème : l’invasion américaine du pays, en 2003, a marqué l’arrivée massive d’appareils électroménagers. Et, donc, un besoin accru en électricité. Sauf que si les autorités irakiennes ont engagé pas moins de 40 milliards de dollars (34 milliards d’euros) pour remettre sur pied le réseau électrique national, des politiciens ou des entrepreneurs malhonnêtes en ont récupéré une grande partie. Résultat : les Irakiens doivent se débrouiller avec des générateurs électriques vendus par des entreprises privées, qui viennent grever encore un peu plus leur pouvoir d’achat. Pendant ce temps-là, la lutte anti-corruption patine.

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En octobre dernier, lors d’une visite à Paris (France), le Premier ministre irakien avait pourtant réaffirmé sa volonté de lutter contre les « baleines », ces ministres véreux qui ont fait du détournement de fond une pratique normale de la politique. Mais force est de constater que la plupart d’entre eux réussissent à passer à travers les mailles du filet, emportant avec eux à l’étranger des valises remplies de cash. Quelques exceptions tout de même. En janvier dernier, la Commission d’intégrité publique – créée par Haider al-Abadi et chargée de traquer ces « baleines » – a réussi à mettre la main sur l’ancien ministre irakien du commerce, Abdel Falah al-Soudani, réfugié au Liban. Une petite victoire pour le patron de la commission, Hassan al-Yasiri, mais surtout pour l’Irak, classée dixième pays le plus corrompu par l’ONG Transparency International.

« Plus de 50 000 dossiers par an »

L’ancien ministre n’est d’ailleurs pas le seul à être dans l’œil du cyclone. D’après un responsable gouvernemental irakien, le Premier ministre a ordonné l’ouverture d’enquêtes concernant des contrats, des attributions d’emplois et des contrats fictifs impliquant le ministère de l’Electricité. Et un avocat, Tareq al-Maamouri, a récemment déposé plainte contre Qassem al-Fahdaoui pour avoir « échoué » à fournir aux Irakiens de l’électricité, tout en réclamant des poursuites pour « détournement de biens publics », renseigne l’AFP. Deux anciens ministres de l’Electricité demeurent quant à eux poursuivis pour corruption, après avoir passé des contrats fantômes de plusieurs millions de dollars. Ce qui ne doit pas masquer les nombreux obstacles rencontrés par la Commission d’intégrité publique dans sa lutte anticorruption.

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« Avec plus de 50 000 dossiers à vérifier par an et seulement une cinquantaine d’employés, dont une équipe d’enquêteurs, la Commission [semble] débordée par l’ampleur de la tâche » notait en février dernier Hélène Sallon, correspondante du Monde à Bagdad. Quant à « l’obligation de déclaration du patrimoine, imposée à tous les responsables de l’Etat depuis 2015, qui pourrait aider à dépister des irrégularités », beaucoup ne la respectent pas. En 2016, par exemple, seulement 30 % des députés irakiens avaient fait leur déclaration annuelle. Malgré tout, grâce aux enquêtes déjà ouvertes, Hassan al-Yasiri estime que la corruption est en recul dans son pays. Pas sûr, toutefois, que ce constat calme la population, qui attend des actes concrets de la part des autorités irakiennes. Comme la mise en place d’un réseau électrique efficient.