Arabie Saoudite : « Vision 2030 », c’était donc cela ?

Dans une tribune pour « LMA », Sébastien Boussois revient sur les rapports entre Occidentaux et Saoudiens.

Les évènements survenus en Arabie saoudite ces derniers jours semblent enterrer une quelconque évolution rapide de la situation des droits humains dans le pays. « Vision 2030 », c’était donc cela ? Israa al-Ghomgham, militante féministe, pourrait être décapitée prochainement, pour « servir d’exemple », comme l’évoquent souvent les sources informées et la presse. Dans le même temps, on apprenait que près de 50 personnes avaient été décapitées depuis le début de l’année dans le royaume saoudien – notre meilleur allié au Moyen-Orient ou presque. Et que dire de Raïf Badaoui, le blogueur emprisonné pour 10 ans pour apostasie, notamment, et dont la sœur a été arrêtée dans le pays début août ? Peut-on encore imaginer que les Saoudiennes n’aspirent qu’à conduire une voiture ?

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Depuis la nouvelle, on (comprendre « nos dirigeants ») en oublierait presque les 10 000 morts provoqués par la guerre insensée que mène Mohamed ben Salman, le prince héritier saoudien, au Yémen depuis 2015. Ceci pour tenter de venir à bout des rebelles houthistes, soutenus par l’Iran et maîtres de Sanaa, la capitale, et restaurer son emprise coloniale sur le pays. A ce rythme-là, on se demande bien ce qu’il restera du pays en 2030, déjà en danger économique, et piloté par un jeune prince qui s’essaie à la politique depuis plusieurs années avec tout autant de diplomatie que son allié mondial, Donald Trump.

Tout le monde tourne autour du pot depuis des années tout en se posant la question ; une question souvent sans réponse bien claire : que trouve-t-on de si extraordinaire à ce pays qu’est l’Arabie saoudite pour historiquement en avoir fait un de nos plus fervents alliées dans la région du Moyen-Orient ? Oublions l’argument classique du pétrole. De nombreuses raisons expliquent aussi cet élan de sympathie historique de nos pays en faveur de Riyad et de sa dynastie régnante – et rétrograde. Qui malgré son engagement récent dans un vaste programme de modernisation, appelé donc « Vision 2030 », semble faire à chaque fois un pas en avant mais surtout deux en arrière. Avancer pour mieux reculer en d’autres termes.

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Les pays occidentaux sont devenus aveugles au point de nourrir ce commerce morbide des armes, dont les balles finissent aujourd’hui notamment dans les corps des civils au Yémen. Que ce soient les Etats-Unis, la France ou la Belgique, pour ne citer qu’eux, la ferveur borgne se poursuit pour le plus grand pays de la région et historiquement le centre politique qui sert accessoirement de pivot alternatif à l’ennemi iranien. Dans un contexte post-Obama, Riyad a largement repris du poil de la bête depuis l’arrivée de Donald Trump et le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien. Les raisons sont anciennes. Le pacte du Quincy, signé en 1945 entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, a scellé une coopération politique, diplomatique et militaire afin de stabiliser la région. Coopération qui ne s’est pas démentie puisque même Barack Obama a renouvelé le « contrat » avant de quitter la Maison-Blanche.

Béate consolation

Alors que l’on a toujours misé sur l’Arabie saoudite au détriment de l’Iran, que l’on a fait passer depuis 1979 comme la menace numéro un dans la région, force est de constater que « notre » allié a probablement généré plus de dommages collatéraux politiques et humains à ce jour que Téhéran. Diffusion de l’idéologie salafiste et wahhabite reprise par plusieurs organisation terroristes, dont Al Qaïda et le groupe Etat islamique (EI) ; guerre contre le Yémen qui a provoqué l’une des plus graves crises humanitaires de ce début du XXIe siècle ; attisement des tensions avec l’Iran qui respectait à ce jour les termes de l’accord de Vienne signé le 14 juillet 2015 ; entretien d’un climat de « guerre froide » pouvant déraper à tout moment, notamment sur le terrain de jeu favori des Saoudiens, le Liban ; provocation, avec les Emirats arabes unis (EAU), du Qatar en déclenchant un blocus le 6 juin 2017, qui eut pour conséquence directe de remettre en cause l’existence du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), l’une des seules organisations de la région à même d’apporter la stabilité ; rapprochement historique improbable avec Israël, au point de finir d’enterrer les derniers espoirs qu’une oumma et qu’une connexion – à défaut d’une unité – arabe était encore possible pour sauver la région ; tri à l’arrivée des pèlerins venant notamment du Qatar pour se rendre à la Mecque, lors du grand pèlerinage annuel sur le premier lieu saint de l’Islam. Etc., etc.

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Les Printemps arabes ont vécu, et le chaos annoncé de la modernisation de l’Arabie saoudite, tout comme le tournant sécuritaire émirati, risquent bien de faire pourrir les situations de crise en cours. Face à l’impulsivité des deux frères de circonstances, Trump et Ben Salman, les dérapages peuvent vite arriver. On disait de l’Empire ottoman, au début du XXe siècle, qu’il était le vieil homme malade de l’Europe. Dans un contexte où l’islam mondial semble en crise – et instrumentalisé par des extrémismes qui puisent ses contradictions dans ses racines -, tout comme le pays qui est censé abriter ses lieux saints, tout soutien supplémentaire à Riyad est un vœu implicite, de la part de nos politiques, de parvenir à l’explosion du Moyen-Orient. Et les conséquences, en termes de sécurité pour l’Europe, seront énormes.

Il est donc temps de consacrer l’énergie que l’on met à isoler l’Iran à faire de même avec l’Arabie saoudite, afin d’avoir au moins l’impression d’être dans une partie de jeu à sommes nulles. En attendant, on se console béatement avec un concept appelé « Vision 2030 », qui plus est pensé et développé par des bureaux de conseils européens et occidentaux en général.

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Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques et enseignant en relations internationales. Ancien directeur scientifique à l’Institut de coopération euro-arabe et méditerranéenne de Bruxelles, il est également conférencier sur le Moyen-Orient.