En Irak et en Syrie, le symbole de l’eau

Les années de conflits ont ravagé les réseaux d’eau de ces deux pays, qui connaissent d’importantes pénuries d’ « or bleu ».

A Mossoul, la fin du groupe Etat islamique (EI) signifie également la fin des nombreux interdits qui régnaient. Parmi ceux-là : la baignade pour les femmes et les jeunes filles, réservée uniquement aux hommes – ceci même avant que les djihadistes ne s’emparent de la ville. Dans l’ex- « capitale » irakienne de Daech (acronyme arabe de l’EI), Rama Omar, 12 ans, se jette à l’eau. Et voit beaucoup plus loin que son rectangle de 25 mètres sur 10. « Je veux réaliser mon rêve de devenir une nageuse célèbre » confie-t-elle sous l’œil scrupuleux de ses parents. Comme elle, des dizaines de fillettes et de jeunes femmes se mettent à la natation, un sport jusqu’à présent exclusivement masculin. Problème : les 9 mois de bataille, à Mossoul, ont détruit un grand nombre de piscines. Et le bassin olympique, dans les cartons de la municipalité il y a une dizaine d’années, n’a jamais vu le jour.

Autre épine dans le pieds de ces athlètes en herbe – et, plus globalement, des Syriens et Irakiens : la crise imminente de l’eau. Les terres qui bordent le Tigre et l’Euphrate – autrefois connues sous le nom « Croissant fertile » – ont connu pendant des années des pénuries d’ « or bleu ». « Le régime des deux fleuves est très comparable, de type pluvio-naval, marqué par les pluies méditerranéennes d’hiver de l’Anatolie orientale et la fonte des neiges au printemps » indiquait en 2016 Claire Köning, professeure de sciences naturelles. Il en découle « une très forte irrégularité à la fois interannuelle et aussi saisonnière […]. L’ampleur et la brutalité des crues sont spectaculaires, notamment dans la plaine alluviale de Mésopotamie » – soit entre la Syrie et l’Irak. Si bien qu’aujourd’hui, « l’eau est devenue un enjeu géopolitique majeur » dans cette région.

Collusions autour de l’eau

A partir des années 80, la Turquie a commencé à construire plusieurs barrages hydroélectriques, afin d’améliorer l’irrigation dans ses régions les plus arides. Conséquence : les Syriens et les Irakiens ont vu le robinet d’eau se couper petit à petit. D’autant plus qu’en 2014, les Turcs ont annulé un accord de partage de l’eau avec les deux pays. « Ils étaient censés permettre 500 mètres cubes par seconde d’eau jusqu’à l’Euphrate et ils ont réduit à 200 mètres [cubes] » renseigne Marcus King, spécialiste de la sécurité environnementale à l’Université George Washington, au média Voice of America (VOA). Ont suivi des années de sécheresse en Syrie, entre 2006 et 2010, dont certains estiment qu’elles ont contribué à déclencher la guerre civile en 2011. Et, 7 ans plus tard, cette même carence en eau pourrait bien déboucher sur une crise. Voire sur de nouveaux conflits – internes et régionaux.

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Les autorités syriennes et irakiennes doivent à présent s’atteler à réparer ou reconstruire leurs réseaux d’eau. En prenant garde, surtout, de ne pas favoriser tel ou tel acteur. « Si la reconstruction n’est pas faite de manière équitable, cela conduira à d’autres tensions et clivages au sein même de la Syrie [et de l’Irak] alors [qu’ils commencent] à se remettre du conflit » estime en effet Marcus King. D’après qui les collusions autour de l’eau existent bel et bien. « Il y a eu divers acteurs infranationaux [qui] ont monopolisé l’eau pour leurs propres besoins » indique-t-il. Tandis que, selon le média américain, « le gouvernement syrien n’a pas alloué les ressources en eau de manière égale à toutes les régions du pays avant la guerre, donnant plus à certains groupes sectaires », comme les alaouites – courant issu du chiisme auquel appartient le chef de l’Etat syrien, Bachar al-Assad.

« Bon pour le corps et pour la tête »

En février dernier, les Nations unies (ONU) avaient organisé une conférence pour la reconstruction de l’Irak. Qui, selon la Banque mondiale, devrait prendre au moins 10 ans et coûter plus de 90 milliards de dollars. Parmi les priorités : raviver l’agriculture, qui représentait 5 % du PIB irakien en 2016, et bien évidemment rebâtir les réseaux d’eau. Sans lesquels la production agricole se destine petit à petit à partir en fumée. En 2018, pour la première fois, le ministère irakien de l’Agriculture a suspendu la culture du riz, du maïs et d’autres céréales gourmandes en eau ; selon Mehdi al-Qayssi, le vice-ministre de l’Agriculture, « si on prend la zone cultivée en 2018, elle a perdu 50 % par rapport à celle de 2017 ». Soit 34 millions d’euros de pertes pour les familles qui dépendent des cultures. Derrière la crise de l’eau, ainsi, les risques de famine existent en Irak comme en Syrie.

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Par conséquent, pas sûr que le remplissage des piscines, dans ces deux pays, occupe le haut des priorités. D’autant plus que les autorités irakiennes et syriennes n’ont pas toute latitude pour agir ; elles subissent aujourd’hui – comme hier – les rétentions d’eau de la part de la Turquie ou de l’Iran – également confrontés à d’importantes sécheresses. Mais pour l’instant, pas de quoi arrêter Omar Ibrahim, entraîneur d’une douzaine de nageuses âgées de 8 à 12 ans. L’une d’entre elles, Malak Hicham, 10 ans, philosophe déjà : « La natation, c’est bon pour le corps et pour la tête ». La pratique de ce sport permet en tout cas de réparer une inégalité qui avait la dent dure. Surtout sous le régime de l’EI. Gageons à présent que l’eau demeure un symbole, en Irak comme en Syrie. Et ne se transforme pas en nouveau conflit ouvert.

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