Maghreb : vers un renouvellement de la classe politique ?

Les réponses économiques se font toujours attendre, au Maghreb, huit ans après les « Printemps arabes ».

Le 17 décembre 2010, l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant de Sidi Bouzid (nord de la Tunisie), marque le début des Printemps arabes, qui se propageront bientôt à l’extérieur des frontières tunisiennes. La population, dont une majorité de jeunes, descend dans la rue pour se faire entendre. Ce qu’elle réclame ? Davantage de libertés, de démocratie et, surtout, de pouvoir d’achat. La classe politique, gangrénée par la corruption, est alors vivement pointée du doigt, par des citoyens qui lui reprochent – à juste titre – ses échecs répétés à résorber le chômage et la pauvreté. La fuite de Ben Ali, « président-dictateur » tunisien, un mois après le début des événements, matérialise l’espoir de millions de personnes de voir leur situation s’améliorer, ainsi que l’écroulement de l’ancien monde. Mais qu’en est-il du nouveau ?

« Rébellion économique »

Au Maroc, en Algérie comme en Tunisie, la situation politique, économique et sociale n’a que trop peu évolué, en l’espace de huit années (ou presque). Seuls les Tunisiens peuvent éventuellement se féliciter d’avoir posé un pied dans la démocratie, des élections libres ayant été organisées et une nouvelle constitution adoptée depuis le début du Printemps. Mais le chômage n’a pas diminué – il touche par exemple 30 % des jeunes – et les inégalités face à l’emploi, entre le Nord et le Sud, persistent. Même chose au Maroc, où deux études récentes sont revenues sur la saturation du marché de l’emploi et la difficulté, pour les jeunes, de trouver un travail ; en Algérie, la Banque mondiale n’est pas plus optimiste et pointe l’inefficacité des politiques publiques mise en œuvre par le gouvernement pour sortir de la crise.

Tant que les situations économiques nationales ne permettront pas aux citoyens de ces trois pays de vivre décemment, ces derniers continueront de manifester leur mécontentement. Comme dans la région du Rif, au Maroc (nord), où pendant des mois, entre 2016 et 2017, des habitants de tous horizons avaient battu le pavé pour protester contre un chômage inexorable et l’arbitraire du pouvoir en place. Une « rébellion économique », pour reprendre le terme de Benoît Delmas, correspondant au journal Le Point, qui avait rencontré l’implacable froideur de la justice, alors qu’elle n’attendait qu’un signe du régime en sa faveur. Ultime preuve que, petit à petit, les populations maghrébines ne font plus confiance à ces classes politiques, qu’elles jugent inefficaces et corrompues : les derniers scrutins, nationaux ou locaux, ont fait la part belle à l’abstention dans les trois pays.

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Un résultat amplement compréhensible. En Algérie surtout, où un chef de l’État fantomatique s’accroche au pouvoir plus qu’il ne le devrait. Et où l’une des plus graves crises politiques, depuis l’élection du président Abdelaziz Bouteflika, il y a presque 20 ans, est en train d’éclater, sur fond de nomination à la présidence de l’Assemblée populaire nationale (ANP). Mais pas que. Si l’actuel patron des députés, Saïd Bouhadja, est accusé de mauvaise gestion et de dépenses illicites, c’est bien tout le système politique algérien qui est concerné. « C’est une crise de fin de cycle. Si le président Bouteflika exerçait pleinement son pouvoir, cette crise n’aurait pas lieu. Cette crise est liée à la succession du chef de l’État », estime Farid Alilat, journaliste à Jeune Afrique.

Paix sociale

Au Maroc, après l’épisode du Rif – dont la répression brutale a laissé des traces dans la conscience collective –, la population semble appeler à un changement clair de politique. Et à ce petit jeu-là, le Rassemblement national des indépendants (RNI) semble avoir un temps d’avance. Autrefois considérée comme « parti de l’administration » – le RNI a été créé en 1978 par Ahmed Osman, le beau-frère du roi Hassan II –, la formation centriste s’est engagée, à l’aube des années 2000, à défendre la démocratisation de la vie politique marocaine. Ainsi que l’amélioration de la condition de vie des Marocains. Fin septembre avait d’ailleurs lieu la deuxième édition de l’université des jeunes du RNI, à laquelle ont pris part quelque 4 200 jeunes, vraisemblablement séduits par le discours volontariste d’Aziz Akhannouch, le président du parti.

« Nos véritables ennemis sont la pauvreté et la précarité, a-t-il martelé à cette occasion. Offrir une vie digne aux citoyens est notre bataille. Ce sont ces défis-là qui nous poussent à aller de l’avant et à ne jamais abandonner. » Surfant sur le ressentiment ambiant vis-à-vis de la classe politique dirigeante, M. Akhannouch n’a pas manqué d’étriller celle-ci : « Ceux qui, au lieu de travailler, ne pensent qu’à détruire ne comptent pas. L’intérêt du pays nous tient à cœur et ceux qui ont opté pour la destruction ne méritent pas notre attention », a-t-il affirmé. Une voix discordante qui fait écho à celle de Mohsen Hassen, ancien ministre tunisien du Commerce et membre fondateur de l’Union patriotique libre (UPL), qui a annoncé il y a quelques jours son départ du parti présidentiel, Nidaa Tounes. Dont il n’a pas hésité à dénoncer les dérives.

« Je ne peux plus continuer à travailler dans un environnement politique pourri, a-t-il lâché à Jeune Afrique[…] La Tunisie a besoin d’une classe politique plus dynamique et crédible, davantage portée sur les dossiers économiques et sociaux. Or, c’est aujourd’hui la scène politique qui entrave la sortie de la crise économique et sociale que connaît le pays. » Le remède, selon lui ? « Je demeure convaincu que les difficultés économiques de la Tunisie sont conjoncturelles, et qu’on pourrait remédier au problème des finances publiques si on arrivait à trouver de bons compromis au niveau politique. » Un constat valable dans les trois pays du Maghreb. A condition, toutefois, de prendre en considération les attentes, surtout économiques, des citoyens.

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