Au Soudan, du pain et des « je »

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31.12.2018

Omar el-Béchir, le président soudanais en poste depuis trente ans, est directement visé par les manifestations, qui ont éclaté il y a dix jours.

Dans la Rome antique, les empereurs faisaient au moins semblant de s’intéresser au peuple. Pour parvenir à une certaine tranquillité publique, ils offraient aux citoyens « du pain et des jeux » (panem et circenses), selon l’expression consacrée. De quoi calmer les ardeurs des plus fougueux tout en flattant l’opinion. Et tant pis si une sacrée dose de cynisme politique transpirait de cet échange de bons procédés. Rome ne devait pas mourir, après tout.

Mesures d’austérité

Il faut croire, plus de 2000 ans après, que les méthodes n’ont guère évolué. Ou plutôt si. Mais en pire. La preuve au Soudan, où les autorités ont poussé l’immoralisme en politique jusqu’à dénier au peuple le « droit au pain ». Le 18 décembre dernier, le gouvernement soudanais a effectivement décidé de multiplier par trois le prix du pain, alors que celui-ci avait déjà augmenté en janvier dernier. Le tour de vis de trop, pour la population, qui n’a pas hésité à descendre massivement dans la rue, pour protester contre la « cherté » de la vie.

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Depuis le début de l’année 2018, les Soudanais affrontent les mesures d’austérité par vagues, mises en place pour satisfaire le Fonds monétaire international (FMI), qui s’attend à ce que l’économie nationale se contracte fortement l’an prochain. Résultat : une monnaie dévaluée à trois reprises en quelques mois, une inflation galopante, à plus de 70 %, et la fin des subventions à des produits de première nécessité. Comme la farine, donc.

Difficile, évidemment, de taire les problèmes auxquels fait face l’Etat soudanais lui-même. Qui reste, pour mémoire, sur la liste américaine des pays soutiens du terrorisme, et connait de facto une pénurie d’investissements étrangers. Depuis que la région du sud a obtenu son indépendance, en 2011, les trois-quarts des ressources pétrolières échappent également à Khartoum. Qui doit enfin faire face à une crise politique inédite. Puisque les manifestations, qui ont embrasé une dizaine de villes du pays, sont les plus importantes depuis le début du « règne » d’Omar el-Béchir, il y a trente ans.

Voix au chapitre

Dans les rues, depuis quelques jours, entre autres revendications, des slogans appelant au « renversement du régime » ont ainsi fleuri. Et il s’avère bien délicat de ne pas aller dans leur sens. Le pouvoir, au Soudan comme dans bien d’autres pays, s’essouffle depuis des années. De nombreuses voix dénoncent la « répression armée » du gouvernement, dirigée contre les protestataires (pacifistes pour la plupart) du moment. Mais également ceux de janvier dernier, par exemple, lorsque le régime avait étouffé d’autres manifestations.

Alors que doit se tenir, en 2020, l’élection présidentielle soudanaise, ce cri du peuple au « dégagisme » politique mérite tous les soutiens et relais du monde. Notamment parce qu’Omar el-Béchir, qui compte se représenter bien que la Constitution le lui interdise, bafoue allègrement les règles démocratiques. Pourquoi le combat des « Gilets jaunes » en France, salvateur et rassurant à bien des égards, bénéficierait-il d’un intérêt – voire d’une empathie – supérieur à celui que l’on porte à d’autres mouvements populaires ? Ces derniers, tous autant qu’ils sont, ne portent-ils pas en eux une quantité de « je » nécessitant de l’attention ? Pour l’instant, ces individualités, au Soudan, n’ont pas voix au chapitre.

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